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Faire dialoguer le lieu et la formule, entretien avec Mathieu Tremblin, membre du duo « Les frères Ripoulain »

Auteur : 11/10/2015 0 comments 617 vues

David Renault, Mathieu Tremblin, Deal, 2015, Marseille. Logotype de l’agence d’intérim Iris, sculpture de Baschet-Thomas (1984), polystyrène, colle, enduit, peinture acrylique. L ≈ 180 cm x l ≈ 90 cm x h ≈ 30 cm.

Comment vous êtes-vous rencontrés[1] ? Et comment s’est fait votre choix de travailler en duo ?

Nous nous sommes rencontrés en 1998 à l’université Rennes 2, nous étions tous deux en première année d’arts plastiques. Je venais du Mans pour étudier, et David, qui était rennais d’origine et connaissait très bien la ville, jouait le rôle du stalker. Il faisait visiter à une partie de notre promotion les délaissés urbains, friches et autres usines désaffectées qu’il avait déjà pratiqués pour le plaisir de la flânerie ou lors de free parties.

David faisait du graffiti depuis son adolescence ; ainsi avec quelques camarades, la pratique du Name Writing a vite pris une place particulière dans notre quotidien. Il y avait dans l’effervescence de la pratique du tag en collectif une énergie et une spontanéité que nous avons fini par faire muter vers des formes d’écriture plus politiques, en écrivant tout d’abord des pseudonymes au rouleau, puis des slogans. Le duo s’est constitué par la force des choses. Nous nous connaissions bien, puisque nous peignions ensemble et que nous avions développé des techniques pour investir de jour de nouveaux endroits, au culot ; un rapport de confiance et de souplesse quant à la manière de gérer l’interaction avec les passants ou la police s’était instruit entre nous. Et dans une logique de surenchère, nous avons eu envie de faire autrement du graffiti, de nous inscrire dans la poursuite de la peinture en lettres autant que dans la filiation des activistes politiques qui commentent sur les murs de la cité la gouvernance de la ville.

On a spontanément tendance à imaginer l’artiste plutôt dans une certaine solitude. Pouvez-vous nous parler de la spécificité du processus de création à deux dans votre cas ?

La qualité solitaire de l’artiste est malheureusement très liée à une logique libérale qui isole les artistes et les réduits à des « producteurs de formes », en compétition les uns avec les autres. Mais ces dernières années, les choses bougent ; les artistes s’organisent et se fédèrent en collectif[2], ou du moins travaillent à plusieurs, s’entraident, partagent espaces et moyens, voire s’emploient les uns les autres pour divers projets d’exposition ou de commandes.

Dans notre cas, la création en duo répond à une ambition très pragmatique de pratique artistique en autonomie ; c’est-à-dire sans autorisation et à l’économie de moyens. Le duo permet d’agréger nos forces de travail et de trouver des réponses inattendues produites par la rencontre de nos sensibilités et d’un territoire. Mais le duo permet aussi, dans l’action, de créer une situation de communication ouverte. Dans le cas d’une action dans un centre-ville par exemple, en occupant à la fois une posture de travailleur et de témoin : celui qui travaille tourne le dos au passant et, si son activité sort des conventions – ce qui est souvent le cas même si nous veillons à un certain mimétisme d’avec les travailleurs de la voirie –, cela peut créer une suspicion sur notre légitimité à agir. Dès lors, celui qui regarde peut intervenir comme un médiateur pour désamorcer cette potentielle situation de crise.

En outre, constituer un terrain d’entente artistique entre les membres du duo demande aussi de se poser de manière plus précise la question économique : c’est un garde-fou pour parer à la tendance qu’ont les artistes à sous-évaluer la marchandisation de leur force de travail, justement parce qu’ils sont isolés.

Pour ce qui est des œuvres, il y a aussi la question de l’adresse. Lorsqu’un artiste travaille seul, il est le destinataire premier de son travail. Alors qu’en duo, si l’œuvre est le produit d’un échange, chacun d’entre nous en sera le destinataire, ce qui nous positionnera d’emblée comme « regardeurs extérieurs » et permettra une approche critique plus précise.

En tant que duo, quel est votre rapport à vos œuvres communes ?

Au milieu du duo, il y a l’œuvre qui associe deux auteurs pour une seule signature. Il y a pour une part une séparation entre l’affect et le professionnel dans le cadre de l’activité. Ce qui veut dire que si les deux collaborateurs sont amis et produisent un travail ensemble, ce n’est pas parce qu’ils cessent leur collaboration qu’ils cesseront d’être amis. Mais il y a effectivement une tendance en France à assimiler les personnes à leur travail ; et c’est souvent le motif de la discorde, lorsque l’un ou l’autre individu-artiste se retrouve défini par son travail au lieu que ce soit lui qui le définisse.

Notre réponse anticipée à cette situation a consisté, au bout de deux années où les amateurs de nos interventions commençaient à nous assimiler à notre pratique, en deux mouvements. Le premier était de changer de pratique et de ne pas pouvoir être assimilable à une seule forme d’activité – ainsi nous n’étions tributaires d’aucune lecture réductrice de nos œuvres. Le second a été de réintégrer nos noms après notre pseudonyme afin d’esquiver la potentielle discorde liée à nos egos respectifs. Nous ne sommes ainsi plus un duo, mais deux individus ayant leur propre pratique et une troisième entité qui associe nos compétences et notre créativité à la croisée de nos univers propres. Et lorsque l’on nous sollicite, nous proposons ainsi autant des œuvres personnelles que des œuvres en duo.

Cette modalité de travail à deux est-elle visible dans vos œuvres ? Je pense au travail que vous aviez fait à l’hôpital psychiatrique de Rennes, où les phrases et les mots des patients, que vous aviez écrit sur les murs d’enceinte, semblaient se répondre…

Pour ce travail, s’il semble y avoir une sorte de dialogue, il advient non pas de l’un à l’autre – ce qui relèverait de la private joke voire de l’entre-soi –, mais du lieu à la formule ; nous avons veillé à ce que chaque phrase soit inscrite sur un espace qui puisse faire écho soit à l’expérience même – la phrase a été dite à cet endroit – soit aux usages de l’espace. Ces phrases sont comme une conversation elliptique et ouverte que le lecteur est tenu de compléter en fonction de sa subjectivité.

Propos recueillis par Alice Delarue

[1] Les Frères Ripoulain, David Renault & Mathieu Tremblin, est un duo formé en 2006 à Rennes.

lesfreresripoulain@gmail.com ; www.lesfreresripoulain.eu

[2] Comme par exemple avec la création de la FRAAP – fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens – ou, plus récemment avec le groupe Économie solidaire de l’art.

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