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Les confidences de Monsieur Z.

Auteur : 25/05/2015 0 comments 527 vues

Quand je vous ai proposé de me parler des scènes de ménage au cinéma, vous avez évoqué Maurice Pialat.

J’ai vu très jeune Nous ne vieillirons pas ensemble. J’ai le souvenir très précis de l’effet que me fit ce film rythmé par des scènes de ménage : je fus impressionné par leur violence, et en même temps je ne pouvais m’empêcher de penser que ces scènes – de ménage et de film –, étaient parfaitement structurées.

Structurées ?

Il y a d’abord le fait qu’elles scandent le film et l’on peut donc dire que les personnages y reviennent… La scène de ménage est marquée par la compulsion de répétition de quelque chose qui essaie de se jouer, mais en vain ; c’est pour ça qu’on y revient. Mais je dois dire qu’il y avait en moi une certaine délectation, non pas tellement pour ce qu’elles avaient de violent, mais pour cette répétition. Il y a sans doute dans la scène de ménage un petit goût de reviens-y, mais sur un ring parfaitement délimité.

Vous m’avez confié avoir beaucoup pratiqué la scène de ménage…

En effet, cela m’a beaucoup occupé. C’est dans mon analyse que cette passion pour le conjugo, dont parle Lacan dans ses « Complexes familiaux », sous la forme de la scène de ménage, s’est apaisée. Je viens de dire « passion » et je crois qu’il s’agit du mot juste pour qualifier ces scènes.

Ces scènes que vous avez pratiquées, visiblement avec passion, étaient-elles aussi marquées par la répétition ?

Oui. Mais là, j’aperçois un autre sens du mot répétition : la scène de ménage c’est un peu la répétition d’une pièce qui n’arrive pas à se jouer, faute de quelque chose qu’il n’y a pas. En d’autres termes, la scène de ménage est la pantomime – et encore un lien social – , qui recouvre le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

Vous vient-il d’autres références littéraires ou cinématographiques sur ce thème ?

Il m’en est revenu deux, tout droit de ma petite enfance. Il faut dire que j’ai baigné dans une ambiance « scène de ménage ». Pour moi, la scène de ménage est féminine, causante, démonstrative, pleine de virtualité. Ma mère et mes sœurs la pratiquaient à l’envi !

Ce sont donc des femmes qui vous ont donné ce goût ?

Tout à fait ! On ne dit pas assez ce que transmet le désir d’une femme. Mais deux références littéraires de mon enfance m’ont aussi marqué, sans doute durablement. Le Bel indifférent de Cocteau, et une adaptation audio de Poil de carotte de Jules Renard.

Dans la première, on entend une femme parler sans discontinu, passant par une palette discursive extraordinaire : colère, tristesse, menace, attendrissement, etc.

Ce dialogue avorté – ce pourrait être une définition de la scène de ménage – , est scandé, je crois, par les pages d’un journal qui se tournent : un homme est là qui ne dit rien.

Dans Poil de carotte, c’est une femme qui menace de se jeter dans un puits. Le mari là aussi ne dit rien. Il y aurait à dire sur le mutisme des hommes.

Il y a cela dans une autre petite pièce de Cocteau : La voix humaine. C’est aussi une sorte de scène de ménage, mais celle-ci mène à la rupture. Une femme parle au téléphone, on suppose à un homme ; c’est l’annonce que c’est fini. En fait, ce n’est pas une scène de ménage.

Pourquoi ? La scène de ménage ne risque-t-elle pas d’aboutir à une rupture ?

Non, justement, je ne crois pas : dans l’expression c’est le mot scène qui est important. Dans une scène de ménage, il n’y a pas de dernier mot ; les personnages restent sur scène. Alors que là, un homme va en sortir : fini, rideau, basta !

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