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L’entraîneur et le sportif : drôle de couple ! Entretien avec Patrice Ragni

Auteur : 07/06/2015 0 comments 1123 vues

Cet espace du temps passé avec l’entraîneur, c’est parfois dans le corps vivant de l’athlète que s’en réalise l’intensité.

Propos recueillis par Françoise Labridy

Patrice Ragni[i], vous êtes entraîneur depuis de nombreuses années, si je vous dis : « l’entraîneur et le sportif : drôle de couple », que me répondez vous ?

Le couple, c’est d’abord ma relation à ma femme Karolle, ensuite les athlètes un par un. Ma liaison à Karolle a été qualifiée de sacerdoce par l’intendant du collège où j’ai commencé à travailler comme professeur d’éducation physique au lendemain de notre mariage. Elle pouvait apparaître pour une part totalement irrationnelle compte tenu des écarts entre nous (milieux familiaux, principes éducatifs, centres d’intérêts politiques et culturels, différence de façons d’être…). Deux commentaires possibles pour éclairer ce qui reste largement énigmatique pour moi : soit c’est la différence sexuelle qui nous sépare et m’attire vers elle, soit c’est la caractéristique de l’amour, cet objet qui s’offre et ne se possède pas. Lire Jacques Lacan m’a fait apparaître cette impossible mise en équation de l’amour, et j’ai accepté cette miraculeuse incertitude.

Du côté des dyades entraîneur / athlète, il y a l’incertitude du côté du résultat sportif et quant à la durée de la relation. J’ai rencontré mon premier athlète en juin 1978, j’avais vingt-huit ans et aucun palmarès d’entraîneur. Je l’ai entraîné dix ans. Puis les athlètes-phares, champions à un niveau régional, voire internationaux, médaillés européens, rencontrés à quarante, cinquante ans. À soixante-cinq ans, je continue à créer de nouvelles relations ou à raviver les anciennes. L’expérience des réussites et des échecs fait que les athlètes m’accordent un supposé-savoir-gagner dont je reconnais maintenant la fonction et que j’ignorais au début. J’entraîne plutôt des hommes et la relation des athlètes à un père absent ou défaillant a souvent pesé dans mes collaborations. J’ai eu moi-même une relation conflictuelle à mon père. Cette dimension se répète et je ne la maîtrise pas. Dans mon groupe d’entraînement actuel, j’ai un ado de dix-neuf ans qui vit avec un beau-père (son père a quitté sa mère quand il était bébé), d’autres vivent dans des familles recomposées.

Les athlètes me vouvoient, je les tutoie, je donne du relief à leurs efforts, je les amène à prendre appui sur leurs sensations corporelles que je ne connais pas et dont ils me parlent, je commente techniquement, je donne des images, je leur trouve des noms, le primus, le king, le too much… Cet espace du temps passé, donné aux athlètes, c’est parfois dans le corps vivant de l’athlète que s’en réalise l’intensité, dans l’après-coup de l’absence.

Ainsi pour vos athlètes, vous préférez le terme de dyade à celui de couple ?

Le couple, pour moi, présuppose le sexuel. Dans la relation aux athlètes, le sexe au sens usuel est en principe interdit, mais il s’inter-dit, se dit, se met en acte entre les lignes, à travers une relation d’amour à transférer à la technique. La durée du temps passé en présence, aux entraînements, en compétition et en stage provoque une grande intensité affective qui parfois passe dans la vie. Mon premier athlète, international, entraîné de ses quinze ans à ses vingt-quatre ans est devenu le parrain de ma fille, née quand il avait vingt-deux ans. Nous continuons toujours à nous voir. Ma meilleure athlète féminine a épousé un des athlètes, après l’avoir accompagné à une compétition sur ma demande. Je suis invité au mariage de sa fille. Marie-Josée Perec, triple championne olympique qui changea souvent d’entraîneur, avait pu dire de François Pépin : « c’était comme un couple marié, et un jour ça ne va plus, on se sépare ». Elle quittera Dach pour Piasenta dans un fracas médiatique, avant de choisir un coach allemand de l’est, puis un autre californien avant Sydney et le renoncement au Jeux Olympiques.

[i] Patrice Ragni est entraîneur au Club Athlétisme Metz Métropole, cadre de la Fédération Française d’Athlétisme.

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