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L’enfant se tient toujours à la hauteur de la considération qu’on a de lui, entretien avec Catherine Thomas coordinatrice d’une classe-relais à Bordeaux rive droite.

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1445 vues

Vous êtes enseignante en classe relais, une classe qui accueille des élèves qui ne font plus couple avec l’institution scolaire classique. Pouvez-vous nous dire un mot des raisons des ruptures avec l’institution ? Et nous présenter par la même occasion votre classe ?

La classe relais accueille 10 collégiens pour une durée variable qui ne peut excéder une année scolaire, en tout 15 à 20 élèves par an. Ils ont un lourd passé d’exclusions scolaire, sociale. Ils sont souvent laissés en plan. 90% sont des garçons. En effet, pour eux, la rupture avec l’école se manifeste plus bruyamment que chez les filles, parfois même violemment. L’individualisation de l’échec scolaire les a confrontés à des séances de remédiation, de compensation, de rééducation qui évacuent la dimension du sujet. Ayant échoué malgré tout, ils se présentent sur le mode du refus du savoir et de l’autorité.

J’avais choisi une implantation de cette classe hors collège afin d’offrir un lieu d’accueil ouvert, aux élèves comme aux parents, et de bénéficier d’une grande liberté dans la gestion du temps et de l’espace. Nous sommes dans un parc arboré riche de découvertes et de rencontres, lieu de repli quand le jeune ne supporte pas la classe où il va seul ou accompagné. Le portail n’est jamais fermé, les parents peuvent venir à l’improviste.

Comment vous y prenez-vous pour tenter de reformer le lien entre l’élève et l’Ecole ? Vous appuyez-vous sur le lien à deux ?  

Pour répondre à votre question, je voudrai faire et commenter trois propositions.

L’enfant se tient toujours à la hauteur de la considération qu’on a de lui

Pour ces jeunes, mais pas qu’eux, le savoir constitué n’est pas légitime. Il s’agit de rendre les objets du savoir désirables, plutôt que d’exiger la disponibilité du sujet. Par ailleurs, des élèves, même dits en difficulté, entendent bien plus que ce qu’ils comprennent. C’est ainsi que j’ai proposé un texte de Pascal Quignard dont la langue poétique est difficile, mais qui a résonné avec un conte drôle, facile d’Amadou Hampâté Bâ déjà étudié. Il s’agit de gagner en compréhension sur ce qu’on ne faisait qu’entendre sans comprendre, faire un lien qui est une intelligence accrue des choses. La joie éprouvée lors de ce travail confirme que le surmoi est contraignant et l’idéal du moi exaltant.

Faire couple avec le symptôme

L’institution scolaire se veut adaptative. En classe relais, on essaie de l’adapter au sujet.

Au collège, Nacéra refuse de s’asseoir, erre et se cache, fait des doigts d’honneur dans le dos de camarades et surtout ne parle pas. En classe relais, elle suivra les cours correctement et assidûment. Je suis la seule à qui elle parle, mais uniquement dans mon bureau. Un jour, elle crie : « On dit que je parle pas, mais je parle là ! » Surprise des autres qui ont entendu, mais respect de sa position. On plaisante : quand on ne sait pas répondre, on peut dire : « demande à Nacéra » ; elle rit de ce bon mot. Ils supportent ses bizarreries, par exemple elle cache les différents objets prélevés sur les tables, surtout ceux de Victor. On parle à Nacéra en s’adressant à Victor : « Nacéra est embêtante » et on soutient Victor.

Trouver le goût de la parole et faire confiance à ce qui surgit de son inconscient suppose que ce surgissement soit authentifié par le pouvoir discrétionnaire de l’auditeur, c’est là même que se situe son autorité. 

En raison de leurs comportements, ils ont souvent été convoqués par la vie scolère (orthographe fort juste de Nicolas) où, comme le disait Jacqueline Dhéret, « on les somme de s’exprimer ; il vaut mieux parier sur une présence, soutenir une parole qui ne soit pas du côté de l’échange, mais fasse échange. Ne pas parler à quelqu’un mais avec quelqu’un ». Parfois aussi se taire. C’est ainsi, un matin où Amélie est allée dans son collège et non en classe relais, je la convoque par le biais de la CPE. À son arrivée, je ne fais aucun commentaire, l’envoie en cours. En échec sur un exercice, elle vient dans mon bureau. L’exercice fait, je m’occupe à ranger des papiers ; nous restons silencieuses. Soudain, elle dit « C’est drôle, je suis bien ici et pourtant je n’arrive pas à venir »

Je souligne la pertinence de ce dire qui la surprend elle-même. Dès lors elle dépliera quelques coordonnées de son histoire et trouvera une issue au lien ravageant à sa mère.

La classe relais est une classe unique, tous niveaux et âges confondus. La coopération entre pairs est de mise, particulièrement dans les ateliers, mais aussi en cours. On a pu le voir plus haut avec le cas de Nacéra. Cette année, Jonathan, refusé par trois ITEP et deux MECS, réfractaire aux apprentissages a souvent servi de tuteur, notamment dans l’apprentissage de la lecture d’un élève rom.

Le couple, dans sa dimension amoureuse, est-il présent dans la parole des adolescents de votre classe ? Pouvez-vous nous apporter votre éclairage sur cette langue amoureuse quand elle se manifeste dans l’espace de la classe ?  

La parole amoureuse n’existe pas pour ces garçons qui considèrent la femme comme objet. Il y a confusion entre amour et sexuel. À l’atelier paroles, lors de la projection d’un petit film, où une femme morte flottait dans une piscine, l’un d’eux dit : « Elle est bonne ». Question de l’adulte : « Bonne à quoi ? ». Réponse : « À niquer ». Même morte, on peut abuser de son corps. Le « Elle est bonne » s’accompagne parfois de masturbation. La présence de jeunes femmes intervenant en classe relais les excite ; ils les malmènent, notamment en leur adressant des grossièretés à caractère sexuel. L’une d’elles, professeur d’anglais, demande si l’un d’eux veut aller écrire une phrase au tableau à propos d’un point de langue abordée. Jason écrit : « Suck my dick ! » Puis à la demande des autres, traduit. La collègue ne se démonte pas : « Jason, tu écoutes trop de rap américain ». Un court métrage de l’atelier paroles montrait une mère réellement maltraitante avec son fils aîné tout en favorisant le puîné. Lors d’une scène, l’aîné en colère repousse sa mère qui chute au bas de l’escalier. Les réactions ont montré leur parti pris pour cette mère, toute puissante. À la fois on la respecte, mais on en a aussi un peu peur.

Propos recueillis par Guillaume Roy

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