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Aimer puis quitter la vie politique traditionnelle…, entretien avec Jean-Philippe Magnen

Auteur : 11/10/2015 0 comments 1435 vues

Y a-t-il, selon vous une incompatibilité, une rupture, un impossible entre être élu et avoir une sphère privée et une place dans la société civile ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait incompatibilité. L’engagement politique, c’est normalement pour l’intérêt général, collectif. Ce sont des hommes et des femmes qui ont des convictions et les mettent en débat et en pratique. Certains font le choix d’aller plus loin et d’occuper un poste d’élu. C’est-à-dire de représenter le peuple, d’être à son service.

Moi j’ai été élu et j’ai pu constater au fil des ans que le fossé était de plus en plus important entre la politique issue de la démocratie représentative et la participation de la société civile. C’est sans doute là qu’il y a un défaut du système. Il faut sans doute réguler autrement les coûts et gratifications de l’engagement politique. Dans le système des partis traditionnels, on se concentre trop sur l’occupation de postes et sur les questions d’argent et de pouvoir.

De façon générale, il y a une hypertrophie de l’ego dans toutes les sphères de décision. Elle est spécialement exacerbée en politique. Ça a des effets pervers. Le système d’accès au pouvoir est, selon moi, actuellement, incompatible avec la recherche d’intérêt général et de lien sain avec la société civile.

Je porte le projet écologiste. C’est ce qui prime dans mon engagement. Mais même dans la famille écologiste, qui se targuait de l’ambitieuse formule « faire de la politique autrement », on ne parle plus que des personnalités du parti et de leurs vicissitudes. On ne parle plus des idées. On ne sait plus ce que portent les uns et les autres. D’ailleurs, c’est devenu très difficile aujourd’hui de différencier la gauche de la droite dans l’échiquier politique.

Quelle action peut être menée pour soutenir l’intérêt pour les projets recouvert par l’intérêt des élus politiques ?

Il ne s’agit pas de nier la personne, car les projets doivent être incarnés. Cependant, il faut savoir, par moments, s’effacer. Mais dans le système politique actuel, dès qu’on s’efface, on perd. Gandhi disait : « soyez le changement que vous voulez pour le monde ». Il y a encore fort à faire pour cela. Si les personnalités politiques étaient conscientes qu’elles ont besoin, parce que leur fonction est en représentation, d’être accompagnées, de faire un travail sur soi pour se placer de façon juste, sans doute les projets seraient-ils davantage mis en avant que leurs porteurs, et beaucoup plus de politiques sauraient porter des idées au profit de projets à mettre en œuvre.

Dans ce projet d’améliorer le vivre ensemble, comment remettre au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour ?

Ça a beaucoup fait réagir quand j’ai dit dans ma lettre de départ « il faut réintroduire du bonheur et de l’amour en politique ». Il y a une violence relationnelle qui gagne le monde politique. Les trois-quart du temps sont passés à des jeux de posture et rapports de force. Il y a beaucoup de haine, de ressentiment et plus on va vers le haut, plus c’est malsain. Moi j’arrête, j’ai dit « stop » parce qu’on m’a dit ou fait comprendre : « si tu veux monter (et je n’étais pas loin du haut), il va falloir descendre untel ! » Et bien non ! Je pense que le collectif doit trouver le moyen de réguler pour savoir qui est à la bonne place et à quel moment. Il faut absolument inverser la tendance. Et avant tout remettre du lien dans les collectifs de travail au sein des partis politiques. Il faut militer pour l’amour et la bienveillance. Il faut réussir à s’aimer plus. S’aimer plus soi-même, mais aussi les autres. Il n’y a que le collectif et ses règles de fonctionnement pour mieux réguler l’action et la répartition des responsabilités et des postes. Oser être leader n’implique pas de faire le vide autour de soi ou de battre tel ou tel.

L’homme politique, l’élu, fait-il couple avec la politique ? La chose publique ? Les idées ?

« Faire couple » en politique signifierait pour moi : redonner sa vertu à la politique. Car cet engagement est louable et utile pour le vivre ensemble. Couple avec ses valeurs, pour les garder comme repères, comme garantie de ne pas sortir de sa ligne de conduite.

L’autre élément qui me vient quand je pense à cette expression, c’est le couple important entre le « dire » et le « faire ». Trop souvent, pour poursuivre des ambitions autres, les politiques ne font pas ce qu’ils disent ce qui induit un discrédit considérable sur la classe politique au fil du temps. En ce sens, le politique ne fait pas assez couple, ce qui déséquilibre fortement l’espace public et politique et produit beaucoup trop d’inégalités sociales. Il est nécessaire de contribuer aux échanges et à la convergence entre, d’une part, l’engagement des citoyens dans la vie publique, démocratique, et d’autre part, l’investissement des individus dans un travail sur eux-mêmes. « Faire couple » ou interaction entre la transformation personnelle et la transformation sociale en quelque sorte ! Selon moi, le seul projet qui vaille à être porté aujourd’hui est celui d’une écologie du cœur qui réconcilie l’Homme et son environnement.

*Après 15 ans d’engagement chez les écologistes, 13 ans de mandats à Nantes, Nantes Métropole, après avoir été porte-parole national d’EELV et alors qu’il est vice-président de la région Pays de la Loire, J-P Magnen a annoncé dans sa décision de terminer ses mandats en cours et de ne pas se présenter de nouveau, et de reprendre son métier de psy. Cet acte personnel qui intéresse l’avenir du parti, part d’une déception, d’une insatisfaction de la vie politique. Il ne croit plus à la vie politique traditionnelle, déçu par le constat que le projet de faire de la politique autrement a échoué dans une politique de partis soumis aux règles du marketing, de la communication, et aux effets pervers des egos débordants orientés uniquement vers la conquête du pouvoir. Il réaffirme cependant sa passion pour la chose publique et une volonté de soutenir une définition de la politique comme action pour améliorer le vivre ensemble. Il déduit donc une nécessité d’inventer de nouvelles formes de l’action politique qui remettent au premier plan les valeurs de la coopération et de l’amour.

Propos recueillis par Aurélien Bomy

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