content detail

L’éclipse du partenaire, Entretien avec Hedwige Jeanmart, romancière

Auteur : 25/10/2015 0 comments 601 vues

Blanès est l’histoire d’un deuil[1]. Eva et Samuel vont à Blanès pour quelques jours sur les pas de Bolano. Samuel disparaît, on ne saura jamais comment ni pourquoi. Du coup Eva ne peut plus quitter Blanès. Elle cherche à comprendre. Elle erre, devient étrangère aux autres comme à elle-même, jusqu’à ce qu’elle se raccroche à un autre homme – gardien de camping comme Bolano ! – qui disparaîtra à son tour. À la fin du livre, Eva part pour un lieu improbable fleurir la tombe de quelqu’un qu’elle a à peine connu. Pensez-vous son deuil accompli à partir de là, ou ce deuil reste-t-il de l’ordre de l’impossible ?

Eva retourne à Blanès pour chercher à comprendre. À la fin, elle a en tout cas compris qu’il n’y avait plus rien à comprendre ; en ce sens, le processus est accompli, c’est ce qui compte. Le fait d’avoir cherché suffit. Dans sa quête de sens, Eva passe par des étapes successives – qui suivent en gros les étapes classiques du processus de deuil –, qu’elle gère de manière toute personnelle, selon une logique que je voulais pousser jusqu’à ses extrêmes limites. Eva est un personnage excessif, une « extrémiste ». L’expérience commune voudrait que la réalité finisse par l’emporter et qu’à la fin Eva revienne au monde. Or elle résiste à ce qu’elle serait censée être – « abandonnée » ou « veuve », les deux options entre lesquelles son entourage l’invite à choisir – et décide que ce ne sera ni l’un ni l’autre. Certains (principalement des hommes d’ailleurs ; la plupart des femmes ont lu une autre Eva, c’est assez drôle) ont vécu le personnage comme un personnage paumé, « hors de ses pompes », désemparé, irritant, pathétique. C’est vrai qu’elle peut être tout ça à la fois mais je la voyais surtout comme quelqu’un qui, amputée de Samuel, refuse de réintégrer son histoire et s’invente une troisième voie qui, plus que tourner en rond, forme une spirale, et finit par la bouter dehors. Elle quitte Blanès ; après ça elle peut aller n’importe où, ça n’a plus d’importance, cela ne signifie plus rien, je pense qu’elle s’en fout. C’est en tout cas là que j’espérais la mener. Le sujet principal, si tant est qu’il y en ait un, est plus la quête de sens que le couple ou le veuvage. Si une telle perte est possible, tout l’est. Du coup, qu’est ce qui est vrai et qu’est ce qui ne l’est pas ? Qu’est ce qui vaut, qu’est ce qui ne vaut pas ? L’idée était de lui faire faire un trajet à sens unique, que le processus de deuil, tel qu’elle le vit, ne lui permette pas de revenir à une situation qui se rapprocherait, même de loin, de la situation initiale. Je voulais qu’elle aille tout au bout. Donc, pour revenir à la question, je dirais que pour moi son deuil est « hyper-accompli », il est total, tout y passe, y compris et surtout « le sens ».

L’homme se réduit à une véritable chimère et en partage le destin puisqu’il se volatilise. Est-ce ce que redoute une femme, non pas seulement que l’homme parte mais qu’il se dilue comme un fantôme au lever du soleil ? Le couple serait-il une chimère ? Le vrai partenaire d’Eva est-il le partenaire manquant ?

Je ne sais pas du tout si une femme redoute ça plus qu’un homme. Ni même si elle le redoute tout court. Ni ce que peut-être un vrai « partenaire » et un manquant.

(Je viens d’aller revoir la définition du mot partenaire au Larousse :

– Personne avec laquelle on est associé dans un jeu.

– Personne avec laquelle on fait une prestation au théâtre, au cinéma, au cirque, etc.

– Personne avec laquelle on danse.

– Personne avec laquelle on a des relations sexuelles.

– Personne avec laquelle on discute, on converse, etc. : trouver un partenaire à sa hauteur.

– Personne, groupe, pays avec lesquels on est en relation à l’intérieur d’un ensemble social, économique, etc. : Nos partenaires du Marché commun. )

« Partenaire » ne veut rien dire ou tout et n’importe quoi, c’est comme un sac vide dans lequel on peut cacher tout ce qu’on veut. Eva perd certes un partenaire, mais bien plus que ça. Comme je le disais, le seul fait que cette perte soit possible retire à Eva sa confiance au monde, elle prend donc ses distances avec celui-ci. Elle fait face à un monde « raplati », sans dimensions, qu’elle peut déformer au gré de ses humeurs, de son état intérieur. Les mots qu’on prononce, les gestes qu’on fait, une vie qu’on construit, une maison qu’on habite, une voisine qu’on observe, des poubelles qui puent, un boucher qui s’ennuie, un coup de soleil, des fallafels trop cuits : tout est remis exactement au même niveau. Eva se retrouve dans un monde qui n’appartient plus qu’à elle seule, et donc où le « partenaire » ne peut ni cohabiter ni même exister, réduit à son absence et au manque total que celle-ci engendre. Elle se retrouve dans une situation « classique » d’endeuillés, mais elle avance, en résistant au retour au monde qu’on attend d’elle, contre tous les poncifs bienveillants qui visent à la ramener vers un espace mental plus acceptable, à une forme de digestion lente du manque. Elle finit en beauté, par intégrer la solitude totale. Une fois définitivement seule, elle n’a plus rien à redouter. Quand Toni (le-gardien-de-camping-comme-Bolano, le personnage salvateur par excellence) part, elle ne fait strictement rien pour le retenir, le monde tel qu’il avait été est juste fini, Toni l’a guidée au dehors. Dehors elle fait ce qu’elle veut. Elle part à Rincon de la Victoria (dont le nom n’avait pas été choisi au hasard contrairement à Never… voir plus bas), sorte de pied de nez à ce qu’elle s’imagine qu’on aurait pu attendre d’elle : elle va là où il y a au moins une tombe. Le retour à la vie n’est pas une priorité. C’est ce qui était intéressant – et difficile à la fois – à développer dans le personnage d’Eva tout en lui conservant sa légèreté. Ce n’est pas un personnage tragique du tout. C’est peut-être ça qui est le pire ?

Blanès frappe par sa construction : elle prend son départ d’un fantasme littéraire qui se défait, se traverse au fur et à mesure du roman. D’où vous en est venue l’idée ? Jusqu’où les livres peuvent-ils mener ? Derrière votre livre, il y a ceux de Bolano et de Marsé, mais on croise aussi Agatha Christie, on songe à Borges, à Vila Mattas, à Tchekhov, à Duras parfois. En plus Samuel est écrivain. Un livre « posthume » paraîtra de lui : Eclipse ! Le titre évoque le film d’Antonioni, à la fin duquel la narration se dissout littéralement. Finalement, Blanès est-il un roman ou une sorte de conte philosophique ?

Je n’ai pas vu le film d’Antonioni (j’essaierai de le voir, du coup). Samuel écrit de la science-fiction, j’ai juste essayé d’imaginer un titre un peu bateau, style roman de gare, que j’imaginais avec une vilaine couverture aux couleurs criardes, et de jouer avec ça. Samuel n’existe pas dans le roman, il est « raconté » par Eva, qui doit bien lui en vouloir un peu de s’être « éclipsé » de la sorte. J’ai donc prêté main forte au personnage : je me suis amusée à égratigner Samuel. Tout comme, pour contrebalancer et donner du relief au personnage fantomatique qu’est Samuel, j’ai pris plaisir à rendre Eva exaspérante et grotesque par moment.

Au départ de Blanès, il y a l’aspect ludique. Il y Bolano, la lecture anecdotique de son « Discours de Blanès », l’envie de jouer avec des personnages de roman qui sont eux mêmes en quête d’aventure littéraire, comme si c’était de la fiction qu’allait émerger leur vérité. Eva – quand on lui retire Samuel, un peu comme on tire un tapis en dessous des pieds – glisse et devient « hors-monde », elle traite la réalité comme une matière fictive. Ses yeux voient de drôles de choses, ses oreilles entendent ce qu’elles veulent, son interprétation des faits part en roue libre : elle fait du monde ce qu’elle veut. C’est ce qui se passe aussi quand on écrit ou quand on lit, non ? On a une liberté totale, on va où on veut, aussi loin qu’on veut, exactement comme on veut. Enfin, c’est ainsi que je le vois. Blanès, ou même le Barcelone de Marsé, en tant que décors littéraires, étaient les décors idéaux pour lâcher un personnage en quête de vrai comme Eva. C’est ce qui m’amusait. Cela rajoute encore au côté « décalé » d’Eva.

Pour ce qui est des références littéraires, j’aurais du mal à cacher mon admiration pour Bolano. Parmi les autres de la liste, mon amour va sans surprise à Tchekhov. Quant à attribuer un genre au texte, pourquoi ? Enfin, c’est comme vous voulez en fait. À vous de choisir. Certains l’utilisent comme guide de voyage, testent les campings et les restaurants. On y voit ce qu’on veut et c’est très bien. Si j’avais voulu le ranger, je l’aurais gardé à la maison, dans un classeur sur l’étagère de droite.

Eva tourne en rond, et le récit lui-même épouse ce tourner en rond, jusqu’à produire chez le lecteur un sentiment d’irritation amusée. La recherche par Eva de la maison de Teresa est-elle simplement la métonymie de la recherche de Samuel ou le tourner en rond est-il la forme suprême de l’art d’écrire ?

Je ne pense pas que Eva cherche Samuel. Sinon elle s’y prendrait autrement. Elle attendrait à la maison, ou elle signalerait une disparition, ou elle se dirait qu’il est « simplement » parti et tenterait de savoir où et de le contacter. C’est d’ailleurs ce qui la rend irritante, ou ridicule : elle ne fait rien de ce qu’il serait « sensé » de faire.

Je pense qu’elle va bien au-delà de ça, plus loin : Eva cherche à comprendre « ce qui s’est passé » pour que cette situation existe et qu’elle doive la vivre. Une fois encore, ce qui compte, c’est qu’elle cherche, pas qu’elle trouve quoi que ce soit. Alors elle tente d’identifier des indices de ce qui aurait pu la mener à la perte de Samuel. Ces indices n’ont eux-mêmes aucune importance, aucun n’a plus de valeur qu’un autre, ce qui compte c’est d’un choisir un et de s’y tenir. La maison de Teresa ? Pourquoi pas ? L’essentiel est qu’elle se braque là-dessus : une maison de fiction comme indice de réalité, comme élément qui devrait l’amener à comprendre. Elle se braque sur le « Discours de Blanès » de Bolano comme s’il renfermait la Vérité, une doctrine, l’explication de tout. Elle va jusqu’à se fondre dans la « clique » des Bolanistes, malgré l’aversion qu’elle éprouve pour cette espèce de secte, car elle s’imagine qu’ils vont la rapprocher de ce qu’elle cherche. C’est absurde, mais ça marche, comme sans doute cela aurait pu aussi marcher pour elle si elle s’était acoquinée avec une bande de pécheurs de crevettes. Le seul fait d’y croire la fait, non pas « tourner en rond », mais creuser en spirale. Enfin c’est ainsi que je le vois.

Les styles n’ont rien en commun mais on pourrait rapprocher Blanès d’Hiroshima mon amour. Je note qu’Eva se nomme Eva Never. Coïncidence ? Evidemment il y a beaucoup plus d’ironie chez vous ; alors que pensez-vous de ce propos de Lacan commentant le roman de Duras et notant que le premier Japonais venu pouvait remplacer l’Allemand irremplaçable ?

Je voulais au départ que les deux personnages féminins se répondent en miroir : avec Eva Never d’un côté et Yvonne Vranck de l’autre, les affinités sonores ont prévalu. Le clin d’œil au « never » anglais aussi. Pour Hiroshima mon amour, disons juste que, sur la forme, c’est assez éloigné de moi. C’est en tout cas la référence à laquelle je m’attendais le moins… Je peux mettre mon joker ? Il faudrait peut-être que je le revoie un jour.

Remplacer l’irremplaçable par le premier venu me semble en tout cas impensable du point de vue d’Eva, elle a dépassé le besoin même de remplacer quoi que ce soit (d’où ma conviction de deuil totalement accompli), il n’y a plus de mot même pour signifier ce qu’il aurait pu y avoir à remplacer. D’ailleurs elle ne dit rien à Toni et quitte Blanès pour le laisser partir, ne fixant de rendez-vous que sur une plage déserte, avant de partir elle-même là où elle n’a aucune chance de le retrouver, où elle n’a pour attache que la tombe de ce Manolo qu’elle n’a rencontré qu’une fois, avec qui elle n’a échangé que trois phrases, qu’elle n’a pas trouvé sympathique et dont elle garde un souvenir plutôt désagréable.

Une histoire de deuil qui se termine au dessus d’une tombe, même si ce n’est pas celle du « vrai » mort, ça me semble une histoire bouclée, non ? Donc, après réflexion, peut-être que si, finalement : Eva remplace bien le mort irremplaçable par le premier mort venu… Retour à la case départ et à la première question : le deuil est bien accompli.

Propos recueillis par Yves Depelsenaire

[1] Jeanmart H., Blanès, Paris, Gallimard, 2014, 262 p.

About author

Faire Couple

Website: