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Le ravage du malentendu amoureux. À propos de Penthésilée de Kleist, par Claire Piette

Auteur : 04/10/2015 0 comments 1053 vues

Penthésilée, pièce de Kleist traduite par Julien Gracq, élève la reine des Amazones à un mythe, au sens lacanien du terme. Ce mythe illustre l’asymétrie foncière de la cause du désir pour les deux sexes : pour une femme, il est intrinsèquement lié à l’amour qui est, à la fois, ce qui fait limite et qui déchaîne, une fois perdu, ce qu’il y a de plus dévastateur.

Sur le champ de bataille entre les Grecs et les Troyens, les Amazones font intrusion. Ne sachant pas ce qu’elles leur veulent, les ennemis sont contraints de faire front commun contre elles. La guerre des sexes inaugure la pièce. Mais la rencontre de Penthésilée et d’Achille fait basculer la guerre au cœur même de l’amour.

La flèche de l’Amour qui transperce le cœur de Penthésilée est fatalement venimeuse, puisqu’elle laissera entrevoir l’Autre face de l’amour : celle du ravage. Prisonnière d’Achille mais sauvée par ses compagnes, Penthésilée aurait préféré rester otage d’Achille. L’amour l’aurait ralliée au rang d’esclave mais aimée d’un homme.

Achille décide de l’inviter à un nouveau duel. Cette proposition n’est que semblant, puisqu’il est prêt à accepter de se laisser vaincre pour jouir d’elle[1]. Penthésilée l’interprète autrement. Le voile de l’amour chute : la jouissance n’est plus tenue par les liens du semblant et Penthésilée est sous l’emprise de ce qui œuvre au cœur même de l’amour illimité. Le ravage devient alors cheval de bataille : Achille arrive confiant. Déchaînée, elle se rue avec sa meute de chiens pour dépecer Achille, après l’avoir transpercé de sa flèche.

Penthésilée, absente d’elle-même, revient à elle : « Quoi ?… Moi ? Avec mes chiens ?… de ces deux mains là… de cette bouche gonflée d’amour ? Quoi ? Ces mains, cette bouche faites pour le servir tout autrement, elles l’auraient… »[2]. Elle ne peut y croire : « il est mort de mes baisers ? Eh bien, c’était une erreur. Désirer… déchirer… cela rime ».

« Il y a tant de femmes pour se pendre au cou de leur ami, et pour lui dire : je t’aime si fort – oh ! si fort ! que je te mangerais. Et à peine ont-elles dit le mot, les folles, qu’elles y songent, et se sentent dégoûtées. Moi, je n’ai pas fait ainsi, bien-aimé ! Quand je me suis pendue à ton cou, c’était pour tenir ma promesse – oui – mot pour mot » [3]. De ce désastre, Penthésilée meurt à son tour.

Cette pièce dévoile que le pas tout flirte avec le « sans limite »[4]. L’amour au-delà du voile phallique a des accointances avec le ravage amoureux : il y a une mise en jeu des corps qui fait surgir « contre la belle totalité, les morceaux épars »[5], laissant les victimes entr’apercevoir cette zone inhabitable où les mots sont au service d’une jouissance innommable.

[1] Kleist, Penthésilée, Paris, José Corti, 1954, p. 120.

[2] Ibid., p.121.

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A., « Le répartitoire sexuel », La Cause freudienne, n° 40, p. 7-28.

[5] Brousse M-H., « La guerre comme mode de jouissance », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, s/dir. M-H Brousse, Paris, Berg international, 2015, p. 159.

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