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Le prix du désir.  À propos de La Révolte d’Auguste Villiers de l’Isle Adam, par Bénédicte Jullien

Auteur : 04/10/2015 0 comments 520 vues

Quatre ans et demi de mariage suffiront à réduire l’âme d’une femme à une peau de chagrin. Digne fille de Madame Bovary, Elisabeth[1] rêve d’amour, chérit la frivolité des mots qui inventent la poésie et s’intéresse au regard singulier que chacun porte sur le monde. Mais la science est en marche, flanquée du capitalisme ; le calcul entre en scène faisant du chiffre la clé du progrès.

Préparée par son père à devenir une femme de son temps, positive, honnête et riche, elle trouve dans le mariage une issue à son désir d’aimer et de rêver. Mais l’époux ne s’intéresse qu’à l’augmentation incessante d’un capital à prime, dividende et intérêts composés. Elle a beau consentir à ses devoirs d’épouse, de mère, elle ne récolte de son mari qu’absence et condescendance. La seule reconnaissance qu’il lui accorde est son talent de femme d’affaires : elle lui a triplé ses gains. La maternité ne parvient pas non plus à loger sa sensibilité. Elle s’étiole à mesure que les caisses se remplissent. Elle se fane au gré d’une vie qui ne se parle qu’en langage économique.

Vingt ans après Le Faiseur de Balzac, Villiers de l’Isle Adam plonge son drame amoureux dans une société bourgeoise où le capitalisme règne en maître, mais qui montre déjà les signes de son impasse. Face au chiffre, l’équivoque de la langue ne fait pas le poids, la parole même s’en trouve dégradée et l’amour exilé.

Alors qu’Elisabeth, dans un sursaut de dignité, se décide à quitter son tombeau doré, elle se heurte à la bêtise de la logique comptable. Pour son mari, elle ne peut que partir pour un autre. Or, Elisabeth aime les mots et croit en leur pouvoir sensible de toucher l’inconscient de l’autre. En s’expliquant, elle découvre de quelle étoffe signifiante elle est faite. Mais elle ne rencontre qu’incompréhension et calcul.

Villiers de l’Isle Adam n’est pas aussi optimiste que Balzac. La révolte ne dure que quatre heures. Elisabeth revient à la table des comptes, préférant la mort subjective du renoncement dans une vie de famille confortable mais monotone à la liberté angoissante de la solitude. Elle refuse de payer le prix de son désir.

Anouk Grinberg incarne magnifiquement et subtilement une Elisabeth à la sensibilité aussi inassouvie que retenue. On mesure d’autant plus l’intensité de sa révolte dans l’écho lisse et le manque d’imagination de son époux, joués avec rigueur par Hervé Briaux. Marc Paquien a choisi une mise en scène sobre pour laisser toute sa place à la puissance d’un texte, écrit en 1870, dans lequel l’auteur ne défend aucune morale mais s’attache au choix subjectif de ses personnages aussi périlleux et douloureux soit-il.

[1] Auguste Villiers de l’Isle Adam, La Révolte, mise en scène de Marc Paquien, Théâtre des Bouffes du Nord, du 2 au 25 avril 2015.

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