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Le « Numéro 1 » d’Hélène Deutsch par Marina Lusa

Auteur : 08/09/2015 0 comments 871 vues

Félix et Hélène, un couple qu’il ne fallait surtout pas « ruiner par l’analyse ». 

Dans Confrontations with myself[1], Hélène Deutsch évoque les trois bouleversements déterminants de sa vie : sa libération de la tyrannie de sa mère, la révélation du socialisme et sa délivrance des chaînes de l’inconscient à travers la psychanalyse. Dans chacun de ces épisodes, elle fut inspirée et soutenue par un homme. En premier son père, puis Herman Lieberman son premier amant, puis Freud. A propos du rôle de Felix Deutsch, elle écrivit dans ce face-à-face avec elle-même : « mon mari eut une place unique dans mon cœur et dans mon existence »[2]. Il fut l’inconditionnel allié qui la soutint afin qu’elle puisse mener une vie à la hauteur de ses ambitions personnelles, et qui l’aida aussi à se consacrer corps et âme à sa véritable passion : la psychanalyse. Leur couple dura cinquante-deux ans. Lorsque Hélène Deutsch rédigea ses mémoires en 1973, neuf ans après la mort de Felix, elle déclara : « l’expérience affective la plus forte qu’il m’ait été donné de vivre récemment fut la perte de mon mari et mon chagrin infini »[3]. Cette perte lui fit ressentir une solitude jusque là méconnue : « Deux nous sommes et deux nous resterons, nous irons ensemble »[4], écrivait- elle à la fin de l’été 1913. Cinq décennies plus tard, elle livra, non sans nostalgie, qu’est solitaire celui ou celle qui n’est le « Numéro un » pour personne[5]. Nul doute qu’Hélène fut le « Numéro un » pour Felix.

Vienne 1910-1911. Hélène ne se sent ni stable ni heureuse. Une continuelle tension affective, une fervente activité politique à laquelle l’avait chevillée un amour sans espérance lui avait fait négliger ses études de médecine. Cet état de choses lui déplaisait, elle aspirait à mieux. Ce constat l’amena à prendre la décision irrévocable de mettre un terme à sa love affair avec le dirigeant et militant socialiste H. Lieberman. Cet homme marié, de seize ans son aîné, qui l’avait éveillée à la politique ainsi qu’à la passion amoureuse fut, pendant plus de huit ans, le centre de sa vie de femme. Elle quitta Vienne pour finir ses dernières années d’études à Munich, où elle allait rencontrer un jeune et brillant médecin interniste, célibataire et sans attache : Felix Deutsch, son futur mari.

Ce fut le coup de foudre et la fin réelle de sa précédente histoire d’amour, se souvint-elle dans ses mémoires[6]. Pour la première fois, elle se sentit libre avec un homme. Fini la clandestinité amoureuse ! En fin de compte, avouait-elle, malgré ses principes sociaux-libéraux, elle n’était pas une adepte fanatique de l’amour libre et secret. Le 14 avril 1912, un an après leur rencontre, Felix et Hélène se marièrent.

Ce ne fut pas la passion érotique et impétueuse qui fonda l’union de leur couple, mais un amour solide et partagé, un immense respect l’un pour l’autre ainsi qu’un même intérêt pour la psychanalyse quoique Felix s’orientait vers la médecine psychosomatique. Sa rencontre avec la psychanalyse datait de l’époque de ses jeunes années d’étudiant. Sioniste convaincu, Felix Deutsch avait été l’un des fondateurs de la Kadimah, organisation d’étudiants sionistes de Vienne où militait alors un autre jeune étudiant, Martin, le fils aîné de Sigmund Freud. Ce fut par celui-ci qu’il noua de liens d’amitié avec la famille Freud. Felix Deutsch devint ainsi le médecin personnel de Freud, jusqu’à l’épisode du printemps 1923 où la maladie de ce dernier se déclara.

Quant à Hélène, celle-ci lisait Freud depuis l’année 1907 et rencontra son enseignement en 1914. Sa position de psychiatre à la clinique du professeur Wagner-Jauregg lui donnait accès aux conférences de Freud du samedi soir. En août 1918, Freud l’accepta comme patiente en la prévenant que cela ne manquerait pas de lui créer certaines difficultés à la clinique. L’opposition de Wagner-Jauregg à la psychanalyse était notoire. Effectivement, il y eut conflit. Quitter la clinique signifiait perdre des nombreux avantages, mais Hélène en partit. A partir de cet instant, son destin se trouva étroitement lié à Freud et au mouvement psychanalytique. Cette analyse dura un an. Elle qualifia sa fin d’« abrupte » puisqu’elle céda sa place à l’Homme aux loups qui était de retour à Vienne. Selon Paul Roazen, Freud approuvait non seulement le mariage de Felix et d’Hélène, mais il considérait que ce couple devait se maintenir. Sans doute y voyait-il une autre nécessité que celle de l’intérêt du mouvement psychanalytique. Pourtant, le couple ne fut pas exempt de tensions conjugales qui allèrent parfois jusqu’à menacer leur union.

Ainsi, lorsque Hélène devient l’analysante de Karl Abraham à Berlin en 1924, Freud signifia dans une lettre à son disciple qu’il s’agissait d’ « un couple qu’il ne fallait pas ruiner par l’analyse »[7]. Peu après leur onzième année anniversaire de mariage, Felix finit aussi par prendre ses dispositions pour faire une analyse avec Siegfried Bernfeld selon les conseils de Freud. « Je suis allé chez le professeur hier soir, écrivit Felix à Hélène. Première question : Rassurez-moi, je vous prie, il ne se passe rien de grave dans votre couple ?! lui demanda Freud. Je lui en ai donné l’assurance »[8].

À quatre-vingt quinze ans passés, cette grande dame de la psychanalyse, qui fit de la sexualité féminine[9] son principal sujet d’étude, précisait que le Sturm und Drang se refusait de s’éteindre en elle[10] et que la vie était un mélange de choix et de circonstances. Pour elle, il s’agissait de Felix et de la psychanalyse. Hélène Deutsch est morte presque centenaire.

[1] Deutsch H., Autobiographie, Paris, Mercure de France, 1986.

[2] Ibid., p. 164.

[3] Ibid., p. 262.

[4] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, Paris, PUF, 1992, p.78.

[5] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 29.

[6] Ibid., p. 136.

[7] Paul Roazen, Hélène Deutsch. Une vie de psychanalyste, p. 243.

[8] Ibid., p. 266.

[9] Deutsch H, La psychologie des femmes, Paris, PUF, 1949.

[10] Deutsch H, Autobiographie, op. cit., p. 263.

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