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Le désir est asocial, entretien avec Maurice Godelier, anthropologue

Auteur : 05/11/2015 0 comments 856 vues

Directeur d’études à l’EHESS, Maurice Godelier, anthropologue de réputation internationale, est considéré comme l’un des chefs de file de l’anthropologie française. « Faire couple », est un sujet qui ne mobilise pas seulement une théorie de l’alliance, nous dit-il, mais suppose de parler de filiation…

Vous rappelez, dans votre ouvrage Métamorphoses de la parenté, que le couple ne suffit jamais à rendre compte seul de la conception d’un nouvel être qui puisse se faire sujet. Pensez-vous que la science occupe cette place en plus pour les couples occidentaux contemporains ?

Un homme et une femme par leurs rapports sexuels, en effet, n’y suffisent pas. Une conjonction d’éléments, sperme, sang menstruel, esprit-âme, vont faire qu’un enfant existe et ils varient d’une société à l’autre. Il y a donc une combinaison d’éléments et surtout un tiers qui intervient à chaque fois. La naissance est une conjonction d’éléments agis par des acteurs différents et la mort est une disjonction qui ne s’oppose pas à la vie mais à la naissance puisqu’après la mort, une autre vie commence. Il y a conjonction /combinaison/ disjonction.

Dans notre conception moderne, la science dissocie. Elle affirme qu’un homme et une femme suffisent à faire un enfant. Avec les innovations technologiques permises par les avancées de la science, il suffit même d’un ovule et d’un agent de fécondation. Il y a donc un désenchantement de la vie et du monde.

Pourtant, les croyances fantasmatiques résistent. La pulsion mythologique en nous ne disparaît pas. J’ai étudié beaucoup de religions et de systèmes de parenté qui commencent par de véritables coups de force. Ainsi, les systèmes patrilinéaires engendrent des sociétés où la descendance se fait exclusivement par les hommes. C’est un coup de force ! J’en suis arrivé à la conclusion que se combinent dans nos esprits deux logiques : l’une où l’impossible est reconnu, donc le possible et l’impossible s’excluent. Mais à côté de cette première logique qui est celle de la science, du champ des expériences concrètes vérifiables, il y a des domaines dans lesquels l’impossible est possible. Ce sont toutes les croyances religieuses et politico-religieuses car dans les systèmes politiques, il y a des dimensions totalement imaginaires comme, par exemple, la monarchie du droit divin, système politique dans lequel le monarque est choisi par Dieu… Deux logiques, c’est le terrain de l’élaboration imaginaire et non-imaginaire des faits de la vie. Je ne pense pas que la science occupe la place du soleil chez les Baruya, ou d’un ancêtre… La science refoule, détruit partiellement la place de ces imaginaires mais il n’y a pas d’éradication des représentations imaginaires du monde ni de soi.

Freud, puis Lévi-Strauss ont mis en avant l’inceste pour rendre compte des interdits sexuels fondamentaux qui encadrent le « faire couple ». Qu’en est-il pour vous actuellement et que recouvre désormais ce terme ?

Il faut revenir au problème de l’interdit de l’inceste qui est l’un des trois piliers de la parenté. Le premier pilier est le principe de descendance qui détermine l’appartenance des enfants naissant d’une union reconnue socialement.

Le deuxième concerne l’homme et la femme avec qui il est possible d’avoir un rapport sexuel et de se marier. Le troisième pilier concerne les tabous, les interdits sexuels, incestes homosexuels et hétérosexuels. Lévi-Strauss a vu l’inceste essentiellement comme une condition de l’alliance. Puisque certaines femmes me sont interdites, je dois m’unir sexuellement et/ou avoir une union sociale au-delà. Mais il a négligé le dommage que les rapports sexuels peuvent faire.

En fait le tabou des deux formes d’inceste au sein de la famille consanguine est une condition de reproduction aussi bien de la descendance que de l’alliance. Malinowski – qui a été ridiculisé par Lévi-Strauss – et Meyer Fortes, mettaient l’accent sur les dommages que la sexualité fait dans la famille. Si dans une famille consanguine nucléaire occidentale, un homme a des relations sexuelles avec sa fille, il met en rivalité sa fille et sa femme. Même chose pour une femme avec son fils qui installe une rivalité entre celui-ci et son mari. Donc, le désir a pour conséquence deux choses. D’une part, les générations s’effondrent les unes sur les autres, l’autorité des aînés sur les cadets est mise en cause, la solidarité entre les membres de la famille est menacée. Et les effets débordent la famille car ils endommagent tout autant les rapports d’alliance. Mon beau-frère peut-il accepter que je fasse souffrir sa sœur en couchant avec sa nièce ? Les mauvais usages du sexe à l’intérieur de la famille touchent les deux piliers de l’alliance et de la descendance.

Et cela veut dire que spontanément, le désir est asocial. C’est-à-dire que dans le psychisme, à un moment, apparaît le désir de sa mère ou de sa sœur ou de son frère ou de son père, désirs qui ont leur source dans les profondeurs du corps et dans l’inconscient. C’est ce que les psychanalystes explorent de leur côté.

Extraits des propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Michel Grollier.

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