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Le couple sororal d’Anna Freud et Lou Andreas-Salomé, par Laura Sokolowsky

Auteur : 04/10/2015 0 comments 1281 vues

Installée dans l’agréable chambre à véranda avec son lit en bois de rose, Lou Andreas-Salomé était ravie de séjourner à la Berggasse en cet automne 1921. Deux mois auparavant, l’invitation de Sigmund Freud l’avait déconcertée par son caractère insistant. Lou devait venir à Vienne sans attendre et se lier d’amitié avec Anna, sa fille cadette.

Depuis le départ de leurs trois fils et la disparition brutale de leur fille Sophie en janvier 1920, Martha, l’épouse de Freud, se repliait sur elle-même. Le désir de la mère n’était plus un soutien suffisant pour Anna. De plus, l’analyse de celle-ci par son père ne donnait pas les résultats escomptés et il fallait trouver une issue rapide à son inquiétante inhibition. Anna pouvait à l’occasion confier que son absence ne serait pas remarquée, qu’elle pourrait partir sans que quiconque ne s’en aperçoive. Enfin, Freud était accaparé par ses multiples activités d’analyste et de chef du mouvement psychanalytique. Dans ce moment critique, faire appel à la spirituelle Lou paraissait une option raisonnable.

Freud savait-il que la libido de sa fille se mettrait en mouvement en s’accrochant au désir féminin ? Cela n’est pas douteux et se vérifia par la suite quand Anna s’installa avec l’américaine Dorothy Burlingham. Pour l’heure, Freud comptait sur la maturité de Lou qui était âgée d’une soixante d’années, sur sa joie communicative qui contrastait avec l’asthénie actuelle de Martha, sur sa foi inébranlable dans la vie et la sublimation. Étonnée par le caractère inhabituel de la sollicitation de Freud, Lou fit d’abord savoir qu’elle viendrait à Vienne en janvier de l’année suivante, puis, sur les conseils de Ferenczi, se ravisa. Elle viendrait en novembre : une invitation de Freud, cela ne se refusait pas.

Depuis sa rencontre avec l’inventeur de la psychanalyse au congrès de psychanalyse de Weimar en 1911, Freud et Lou s’écrivaient. Durant la guerre, il lui avait adressé des lettres de réconfort et des subsides non négligeables. Exerçant la psychanalyse en Allemagne dans des conditions matériellement difficiles depuis l’année 1913, la période de l’immédiat après-guerre fut encore plus compliquée pour Lou. Le moins que l’on puisse dire est que sa vie à Göttingen était peu propice à l’épanouissement de sa féminité. Tandis que son mari vivait au rez-de-chaussée avec l’employée de maison qu’il avait mise enceinte, elle recevait ses patients au premier étage et n’envisageait pas de divorcer.

Avec sa belle intelligence et sa passion de femme mises au service de la psychanalyse, Lou arriva à la Wien Westbahnhof le 9 novembre 1921. Anna était venue la chercher. Les journées chez les Freud passaient vite. Le matin, le corps lové dans une épaisse couverture, Lou discutait avec la fille au coin du feu en attendant que le père les rejoigne dans l’intervalle entre deux patients. Le soir, ils s’en revenaient tous les trois par les rues de Vienne en commentant la réunion animée qui venait d’avoir lieu.

Au départ, Lou envisageait sa relation avec Anna sous les espèces d’un lien sororal qu’il lui faudrait tisser. Elle devrait faire taire en elle la séductrice en montrant en quelque sorte patte blanche. Elle occuperait plutôt la place d’un moi idéal que celle de l’Autre femme. Mais Lou était quelqu’un d’à part. Sa proximité avec Friedrich Nietzsche et Rainer Maria Rilke exerçait une séduction particulière. Partout où elle allait, sa réputation de femme au charme irrésistible produisait un effet d’attraction et de fascination.

Lou rentra au bout de quelques temps à Göttingen. Anna était séduite et les deux femmes se tutoyèrent en secret au sein d’une correspondance passionnée. Lou voulut encourager chez Anna la voie de la sublimation en l’engageant à écrire des romans. En vain. Lou fit aussi saisir à Anna que sa place dans le désir de l’Autre était dorénavant assurée : « Le sais-tu ? Je me suis souvent figurée depuis des années, en mon for intérieur, que je n’avais nul droit de former des vœux, parce qu’il m’est réellement échu plus de bonheur dans la vie qu’à quiconque. Il y a pourtant un vœu que je m’autorise malgré tout : que tu sois au cœur de ma vie, chère Anna, et qu’il te plaise de t’y établir au plus profond et au plus intime ? Je sais depuis Vienne quelle place centrale y était vacante et t’attendait »[1].

Peu apte à l’écriture romanesque, Anna fabriqua des étoffes pour habiller le corps de son amie. Arguant de la rigueur du climat et de la précarité de sa situation, elle tricota pour Lou des habits au crochet. Elle lui envoya des colis par la poste, s’enquérant de l’élégance et du tombé des vêtements et réclamant avec insistance la communication de ses mensurations. Littéralement enveloppée par Anna, Lou pointa la valeur métaphorique de cette pratique des nœuds et boucles en indiquant qu’il en allait de l’analyse comme du suivi des fils de la main gauche et de la main droite : « Simplement, l’analyse est beaucoup plus créatrice au niveau de la vie »[2]. Dans l’analyse, le tressage est mis au service de la vie, tandis que dans la création, il laisse le créateur vidé et épuisé, ajoutait-elle.

Le tricotage d’Anna s’amplifia dans la période angoissante où son père fut hospitalisé à cause de son cancer en 1923. Elle s’imaginait constamment Lou portant le vêtement qu’elle lui confectionnait et lui demandait : « Quelle est ordinairement la largeur inférieure de tes jupes ? Leur largeur minima ? […] Combien mesures-tu à la taille ? […] Quelle est en cm la longueur des manches, calculée depuis la naissance du cou ? Le tour de poitrine ? La longueur de l’épaule à la taille ? »[3].

Dans son commentaire sur Lol V. Stein de Marguerite Duras, Lacan précise que l’amour est l’image de soi dont l’autre vous revêt et qui vous habille. Le couple d’Anna et Lou paraît le vérifier.

[1] Lou Andreas-Salomé, lettre du 9.03.1922, in Lou Andreas-Salomé/Anna Freud, A l’ombre du père, Correspondance 1919-1937, Paris, Hachette Littératures, 2006.

[2] Lou Andreas-Salomé, lettre du 05.07.1924,ibid.

[3]  Anna Freud, lettre du 30.10.1923, ibid.

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