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Le couple qui passionnait Foucault. Rencontre avec Guillaume Le Blanc

Auteur : 14/06/2015 0 comments 927 vues

 De l’usage tactique des identités et du mariage

Rencontre avec Guillaume Le Blanc, philosophe et écrivain, auteur de La pensée Foucault (ellipses)

Propos recueillis par Christiane Alberti et Agnès Vigué-Camus

Votre lecture de Foucault, dans la continuité de votre travail de « critique sociale » sur les normes et notamment sur Canguilhem, invite à la confrontation, au débat sur des enjeux contemporains. Quelle est, selon vous, l’actualité de Foucault sur la question du couple ?

Je crois que Foucault s’intéressait plus au « nous » qu’au « couple ». Il s’agit toujours de voir comment on peut affirmer un « nous ». Un « nous » c’est potentiellement un collectif possible. Alors c’est certain que quand le couple fait « nous », il intéresse Foucault. Qu’est-ce que faire « nous » ? C’est intensifier tout un mode de relations peu institutionnelles, à côté du mariage, de la famille, par lesquelles des formes de rapport à soi sont expérimentées en lien avec des nouveaux plaisirs mais aussi avec des modes d’être amoureux qui défient les institutions. Dans un entretien, Foucault signale que « la possibilité d’utiliser notre corps comme la source possible d’une multitude de plaisirs est quelque chose de très important ». En fait, l’amitié pour Foucault bouleverse le couple bien plus qu’elle ne doit l’instituer à nouveau. Le risque avec le couple c’est de plier la sexualité sur un secret d’alcôve envisagé en fonction de la question « quel est le secret de mon désir ? » et aussi de la question de savoir en quoi il est concerné par le secret du désir de l’autre. Foucault se détourne de ce schéma et veut explorer ce qui se joue hors des relations institutionnelles de famille et de profession comme il s’en explique dans « De l’amitié comme mode de vie ».

Le couple d’amis est précisément un couple qui passionnait Foucault. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette amitié ? S’agit-il seulement de l’amitié telle qu’elle était instituée dans le monde hellénistique et romain d’avant le christianisme ?

Le couple d’amis, pour Foucault, est le couple homosexuel ; mais l’on peut penser à d’autres relations amicales. L’amitié, c’est au fond la possibilité d’instaurer une relation avec le moins de pouvoir possible d’un individu sur un autre individu à l’intérieur du couple. C’est un point partagé avec Deleuze et Guattari : comment faire pour qu’il y ait le moins de pouvoir possible entre les gens ? L’amitié renvoie à cet enjeu de ne pas être tellement gouverné par le pouvoir. Le couple homosexuel est cependant intéressant aux yeux de Foucault car il met fin à l’image d’Epinal de la seule rencontre sexuelle qui définirait une fois pour toute l’homosexualité pour introduire à la possibilité de la vie entre deux hommes comme entre deux femmes, avec « tout ce qu’il peut y avoir d’inquiétant dans l’affection, la tendresse, l’amitié, la fidélité » dans l’homosexualité. Par-delà l’acte sexuel, le couple renvoie à l’idée du mode de vie. Or, pour Foucault, comme il s’en explique dans « De l’amitié comme mode de vie », « c’est cela qui rend troublante l’homosexualité : le mode de vie homosexuel beaucoup plus que l’acte sexuel lui-même ». Avec de tels couples, l’institution (du mariage) se voit prise à contre-pied et bousculée par des intensités affectives qu’elle ne contrôle plus.

Foucault voyait dans le couple conjugal marié « une relation pauvre et extrêmement schématisée ». C’est ce qu’il indique dans un entretien avec G. Barbedette, qui a eu lieu le 20 octobre 1981. Pouvez- vous commenter cela pour nous ? 

La question essentielle pour Foucault était la suivante : jusqu’à quel point est-il possible d’inventer de nouveaux modes de vie ? C’était pour lui une question d’attitude et non de droit. La formulation légale ne dit pas le style de vie. Or, pour Foucault, le mariage, dans le contexte historique qui est le sien, institue la normalité du couple hétérosexuel et risque donc de fermer l’accès à la création de formes de vie nouvelles. Foucault oppose les institutions aux relations et montre que « nous vivons dans un monde relationnel que les institutions ont considérablement appauvri ». Il est clair que, pour lui, ces institutions sont avant tout celles du mariage et de la famille. Il oppose ainsi les relations familiales instituées par le mariage aux relations amicales non instituées et plaide pour l’émergence de relations soutenues par des droits relationnels nouveaux. Ainsi Foucault oppose le couple conjugal stabilisé à des couples amicaux non stabilisés, en rapport à des « relations de coexistence provisoire » qui peuvent intégrer l’adoption de plus jeunes par des plus vieux ou de plus vieux par des plus jeunes à l’intérieur d’une même « monosexualité ». En fait, Foucault veut intégrer la sexualité dans une culture alternative à la normalisation de la sexualité et le mariage lui semble aller dans cette direction de normalisation. C’est cela qu’il voit à l’œuvre dans les styles de vie homosexuelle.

Au contraire, la culture gay était pour lui une force d’invention permettant de déboucher sur d’autres formes de relations. Il semblerait que,  selon lui, l’homosexualité ne devait pas être « réintroduite dans la normalité générale des relations sociales ». Il fallait, au contraire, transformer les normes en tirant les conséquences sociales, et juridiques de cette expérience sexuelle subversive qu’était l’homosexualité. N’est-ce pas intéressant de revenir sur ce point, aujourd’hui, à la lumière des luttes qui se sont engagées autour du mariage pour tous ?

Je pense que les luttes en faveur du mariage pour tous ont été intéressantes car elles ont contribué à dénaturaliser la question du mariage qui, historiquement et traditionnellement, est rapporté à la fiction de l’hétérosexualité, en vue de l’engendrement. C’est tout ce dispositif de stabilisation de la sexualité dans le mariage qui a été bouleversé au nom d’un argument d’égalité entre les couples à interpréter comme le prolongement d’une revendication amoureuse.

On pourrait se dire du point de vue de Foucault que la revendication du mariage homosexuel institutionnalise la relation amoureuse homosexuelle et la fait entrer ainsi dans le moule de la normalité sociale. Le trouble dans les relations par l’instauration de nouveaux modes de relations risque de s’effacer et avec lui la possibilité de créer des formes culturelles nouvelles en rapport avec ces relations non institutionnelles. Seulement, je crois que ce serait une erreur de voir les choses ainsi, car ce serait, finalement, trop accorder au droit.

Pourquoi vouloir, après tout, stabiliser le mariage en fonction d’un contenu identitaire précis, sorte de noyau de la normalité sociale reconductible à l’infini ?

Il faut ici reprendre la distinction que Foucault a établie dans un entretien de juin 1982 intitulé « Sexe, pouvoir et la politique de l’identité », dans lequel Foucault récuse toute idée définitive d’une identité sexuelle, homosexuelle ou hétérosexuelle, comme problème majeur de l’existence mais il se rend attentif à l’usage stratégique qui peut être fait de l’identité pour favoriser de nouveaux rapports sociaux ou sexuels. Il me semble que cette approche est très intéressante et conduit à souligner, à rebours de Kant, que ce qui est vrai en pratique ne l’est peut-être pas en théorie.

L’usage tactique qui peut être fait de l’identité me semble fonctionner aussi pour le mariage. Je dirais que l’on peut se marier en pratique mais pas forcément en théorie au sens où la revendication du mariage pour tous peut contribuer, ici et maintenant, à étendre des supports juridiques à des formes relationnelles qui en étaient privées, et ainsi à mieux appréhender, reconnaître et soutenir des formes de vie qui sont dans le même temps des formes culturelles. Il reste, pour reprendre Foucault, que « les rapports que nous devons entretenir avec nous-mêmes ne sont pas des rapports d’identité mais plutôt des rapports de différenciation, de création, d’innovation ». Réclamer un droit au mariage n’est pas nécessairement vouloir redevenir le même, réintégrer les schémas de la normalité sociale mais peut participer d’une dislocation de l’hégémonie des normes.

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