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Le couple ou l’enfant, par Natacha Delaunay

Auteur : 04/10/2015 0 comments 701 vues

Dans son roman Anna Karenine, Tolstoï met en tension met en tension « l’être mère » et « l’être femme » dans un rapport d’exclusion le plus complet. Deux modalités du « faire couple » s’en dégagent pour une femme : faire couple avec un homme qu’elle désire, auquel cas la venue d’un enfant devient un obstacle au déploiement du désir qui sous-tend cette relation ; ou alors une relation de couple qui offre les conditions d’une stabilité sociale, qui exclut tous désirs, et c’est l’enfant qui se trouve investi de tous les attributs phalliques.

Anna Arcadièvna, dont la grâce et la prestance nous sont dépeintes tout au long du roman, est mariée à un homme qu’elle méprise mais dont elle chérit l’enfant, « le petit Serge » vers lequel se reportent tous ses soins et son attention.

Lorsqu’elle s’éprend d’un autre homme qui deviendra son amant, le Comte Vronsky, ce fragile équilibre se rompt dès lors qu’elle apprend attendre un enfant de l’homme aimé. Quitter son mari pour son amant n’est envisageable qu’au prix de perdre sa place dans « le monde », sa réputation, ses biens, son fils. Ainsi, Tolstoï nous montre déjà qu’« il n’y a de limites aux concessions [qu’une femme] fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens »[i].

Lorsqu’Anna avoue à son mari cette liaison dont il ne voulait rien savoir, elle songe dans un moment de précipitation angoissée à fuir avec son fils mais recule devant ce qu’elle croit être la vérité de son position : elle ne peut être femme qui « quitte mari et fils pour son amant ».

Pourtant, refusant le divorce avec son mari qui pouvait lui offrir une issue acceptable par le milieu social dans lequel elle évolue, elle choisit dans un moment peu anodin – après la naissance de sa fille illégitime – de fuir avec l’homme aimé.

La Comte Vronsky, quant à lui, quittera sa place dans le corps militaire pour partir avec elle. Ils paieront tous deux le prix d’une vie dans les marges, dont ils n’auront pas fini de régler la dette.

Là où son fils la comblait, la relation à son amant ouvre pour Anna sur un manque qui confine à l’abîme : elle n’a jamais assez de paroles d’amour, les dires de l’amant ne parviennent pas à assouvir une demande d’amour qui s’infinitise et la ravage.

Pour Anna, être l’objet du désir d’un homme exclut la maternité, mais « être mère » introduit un obstacle à cette relation de désir où elle finit par se perdre elle-même. L’amour maternel qu’elle vouait à son fils ne se reporte pas sur sa fille Annie, fruit de l’union avec son amant, qui lui reste « étrangère » et dont elle s’occupe peu.

Anna ne renonce pas à la maternité. Dans une relation avec un homme qu’elle n’aime ni ne désire, son amour se reporte sur son enfant. Par contre, dans la relation à un homme dont elle se dit éprise, la maternité devient un obstacle à l’objet du désir qu’elle peut devenir pour cet homme. Être mère de son enfant exclurait-il d’être la femme de son amant ? C’est néanmoins au prix de sa propre perte, et aussi pour viser celle de son amant, qu’elle tentera dans un tragique passage à l’acte de perpétuer son être de désir auprès de lui.

[i] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 540.

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