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le couple oriental sous tension, Entretien avec Malek Chebel

Auteur : 20/09/2015 0 comments 883 vues

Khadija et Mahomet, un couple égalitaire et monogame au VIIe siècle.

Propos recueillis par Nadia Macalli

Le premier couple de l’Islam est celui du prophète et des femmes de sa vie. Vous dites dans vos ouvrages[1] qu’il aimait trois choses : les femmes, les parfums et la prière. Qu’est-ce que cela nous dit de la façon dont le prophète se rapportait aux femmes et à ses épouses ?

L’Islam a inventé le couple arabe en tant que tel. Avant l’avènement de l’islam, il y a une profusion de femmes telle qu’on ne pouvait pas parler de couples. C’était une sorte de conglomérat tout à fait impossible à entendre aujourd’hui, d’un homme qui se sert des femmes sans compter, sans qu’il y ait de relation. On a d’un côté le satyre préislamique qui use des femmes et les abuse en quelque sorte, sous prétexte de conformité sociale, avant de les rejeter – polygamie à l’extrême, polygamie excessive. L’islam a créé le couple arabe, qui n’est pas encore le couple moderne. À l’intérieur de ce couple encore inégal, il va introduire des correctifs au fur à mesure du temps. Le prophète, qui était un arabe du VIIe siècle, affecté de polygamie excessive, a été lui-même cadré par le texte du Coran au cours de son apostolat, au point qu’il est resté avec quatre femmes. Le Coran va encore plus loin en disant que quatre femmes c’est bien, mais qu’une seule c’est mieux. Le prophète a fonctionné comme un monogame dans la polygamie. Il a accordé une importance à ses épouses qui dépassait largement le cadre des conventions sociales : importance sentimentale et charnelle, mais aussi marques d’attention et de respect.

 

Quelle relation avait-il avec sa première épouse, Khadija, qui était une femme très libre de ses agissements puisqu’elle travaillait ?

Ce n’est pas lui qui a fait couple, c’est elle qui a fait couple avec lui. Elle était alors âgée d’une quarantaine d’années, lui avait vingt cinq ans, et elle a décidé de l’épouser, au point que, jusqu’à sa mort à elle vers 619, il est resté monogame. Alors que l’islam existe depuis presque dix ans, cette femme décide du périmètre du lien qu’elle établit avec son partenaire masculin. C’est elle qui accepte, ou n’accepte pas, la diversion de celui-ci et le dépassement du nombre. La question de faire couple, je la vois donc d’une façon programmatique, établie par Khadija.

Ce couple-là n’est pas tellement mis en avant actuellement dans l’islam. Pourquoi cet aspect de la personnalité de cette femme est-il passé sous silence ?

Je suis le seul à le dire de manière incessante, en mettant Khadija au même niveau que le prophète. Si nous acceptons que ce soit Khadija qui décide d’épouser le prophète et qu’elle lui a imposé la monogamie jusqu’à sa mort à elle, cela veut dire qu’on admet que le premier musulman de l’islam, c’est une femme. Ce sont les théologiens qui ont voulu minorer le rôle de Khadija pour laisser entendre que le premier musulman de l’islam c’est Ali, puis Omar, Othman, Aboubaker, donc les proches masculins du prophète et non les proches féminins. Or l’histoire nous dit très clairement que la première personne qui a endossé l’islam est une femme. Le refus du féminin a fait le refus du couple.

 

Du côté de l’occident, nous assistons à une revendication du mariage pour tous, alors que du côté de l’orient l’islam semble avoir une façon de traiter le non rapport sexuel, c’est-à-dire le hiatus entre les femmes et les hommes, par des codes très établis qui régissent la distance entre les sexes. La pudeur et le tabou de la virginité sont particulièrement au centre de l’islamisme actuel. Quelles en sont les conséquences pour le couple ?

L’orient est confronté à des pulsions fortes. D’un côté il veut préserver ses valeurs en considérant que le lien de couple doit être à l’avantage de l’homme, déséquilibré, et de l’autre, il veut participer peu ou prou au mouvement de la modernité qui milite pour l’égalité entre les sexes, voire pour la liberté du couple, y compris dans le couple homosexuel.

L’orient, via l’islam, est sous cette tension et n’arrive pas à régler les questions doctrinales, les questions d’éthique, les questions de morale qui sont les siennes, avec également les questions historiques, politiques, de genre, de sujet et la problématique de la modernité au sein du couple. L’orient est sous tension, et il ne sait pas exactement sur quel pied danser. Le Maroc est un laboratoire où il y a des tentatives de réguler ces tensions, mais aussi des résistances importantes. Dans un pays précurseur comme la Tunisie, la nudité et l’affranchissement de la femme pose de gros problèmes politiques et idéologiques, notamment aux islamistes, aux tueurs et aux fondamentalistes de tous bords. En Egypte, les mouvements réformismes des XIXe et XXe siècles ont été balayés. Les femmes égyptiennes étaient très en avance sur les questions de pudeur, de voilement, de liberté sexuelle et de couple. Les autres pays sont défaits, déstructurés.

La tendance générale est que l’orient voit très bien que l’exigence de la femme et du couple inclut l’existence de modernité, et implique un rapport équilibré entre les deux sexes. De l’autre côté, le retour du refoulé travaille énormément ces sociétés, et les arrime à des traditions un peu archaïques et anciennes. L’orient est donc dans une tension absolument explosive concernant le couple.

[1] Malek Chebel est anthropologue des religions et philosophe. Il publie en octobre un ouvrage sur la vie du prophète Mahomet aux éditions Robert Laffont.

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