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Le couple et l’armée, Interview du Docteur Gilles Thomas

Auteur : 04/10/2015 0 comments 941 vues

Propos recueillis par Guillaume Roy

Le Docteur Gilles Thomas est psychiatre au sein du Service de Santé des Armées.

« Faire couple », qu’est ce que cela vous évoque ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est le binôme. Le binôme, c’est quoi ? C’est l’unité élémentaire du combat. Lorsqu’on conceptualise le combat, l’attaque, l’emploi d’une force armée, la plus petite unité c’est le binôme. Une équipe de voltige est composée de 9 hommes. Un chef de groupe, un chef de bord, un pilote et deux trinômes. Une section est composée de quatre binômes et d’un chef de section. Le binôme ce sont deux combattants qui vont progresser ensemble dans un milieu hostile, qui vont se couvrir mutuellement, qui vont s’appuyer l’un sur l’autre en cas de confrontation armée. Ce sont deux personnes qui vont partager ensemble un certain nombre de choses dans des situations qui les mettent à l’épreuve, et mettent à l’épreuve les liens qui les unissent. Cette dimension du couple me paraît tout à fait adaptée au binôme.

Ce binôme se crée-t-il uniquement sur une zone de conflit ou bien est-il constitué avant le départ en opérations ?

Il est constitué avant le départ, dans le régiment. Si la section part dans son ensemble, les binômes sont constitués. Par contre, si quelqu’un part comme « personnel isolé », en renfort, ou bien dans une section qui n’est pas la sienne, il sera binomé avec quelqu’un pour la circonstance.

Ce fonctionnement à deux a-t-il une importance particulière ?

Le concept de force armée, à mon sens, ne fonctionne que par la dimension du groupe. L’armée, c’est l’emploi réglementé de la violence. Cet emploi réglementé nécessite des décisions politiques, militaires et une réglementation qui autorise l’emploi des armes au niveau individuel. Le binôme est la plus petite unité du groupe : cela permet que l’emploi de la violence se fasse dans un cadre réglementaire. La fonction du binôme est avant tout d’éviter à quelqu’un de se retrouver seul dans une situation d’employer des armes. C’est une unité élémentaire du lien afin d’éviter la confrontation à la solitude dans des situations de conflit. Il arrive quoi que ce soit, on peut compter sur le binôme. Le combattant n’est jamais seul dans l’adversité. Personne ne fait sa guerre.

Est-ce que les militaires que vous recevez parlent de leur binôme ? Peut-il être un appui dans un moment où cela ne va pas ?

Au-delà de cette fonction de régulation, dans le binôme vont se tisser des liens forts, et un certain nombre de liens familiaux vont être projetés. Le binôme c’est le frère d’arme. J’ai un exemple clinique qui me vient en tête. Un membre des forces spéciales déployées en Afghanistan, lors d’une mission d’éclairage, est confronté avec son binôme à des ennemis très supérieurs en nombre, lourdement armés. Ils sont seuls face à une vingtaine d’ennemis qui leur tirent dessus. Ils vont faire repli en se couvrant mutuellement, c’est ce qu’on leur apprend. Un se lève et couvre le repli de l’autre, et ainsi de suite. Cette situation va durer 30 à 40 min avec à chaque fois pour lui l’impression d’une mort imminente. Ils vont réussir à s’exfiltrer. Cette situation fait trauma pour le patient que j’ai reçu. Ce qui va lui permettre de tenir et de faire suppléance pendant un certain temps jusqu’à ce que les choses se révèlent sur un plan symptomatique, c’est le lien qu’il a pu maintenir avec son binôme, le soutien de ce chainon élémentaire du groupe, et ensuite son adhésion à l’institution.

A-t-il pu terminer sa mission ?

Il a tenu plusieurs années sur cette mission et sur d’autres.

C’est par la suite que les choses se sont aggravées ?

Comme souvent dans ces cas-là, c’est quand quelque chose entraîne une rupture avec le groupe ou avec l’idéal de l’engagement que va se révéler ce qui est de l’ordre du subjectif et qui avait été mis de côté. C’est là que les choses se révèlent, et souvent dans une trajectoire de désadaptation.

Il y a donc la fois le lien du binôme et le lien à l’institution.

Ce qui reste c’est le binôme. C’est à dire que ce qui relève du lien à l’institution se travaille, se remet en cause, et généralement est remis en question lors de l’effraction traumatique. Par contre les liens d’amitié, de camaraderie, tout ce qui s’est noué dans les missions, cela reste et va rester.

Dans les cas où le binôme ne fonctionne pas, est-il possible d’en changer ?

Oui, les binômes peuvent se changer, et les chefs de section sont d’ailleurs particulièrement attentifs à ce que les binômes fonctionnent. C’est un élément de commandement.

Comment le couple amoureux traverse-il le départ de l’un ? Quid de ces séparations qui sont le lot du métier de militaire ?

C’est un sujet très vaste ! Le départ en mission pose la question de l’absence : comment la préparer, vivre l’absence et se retrouver après une absence. Le départ en mission pose aussi la question du deuil, car dans certains cas l’engagement va jusqu’au sacrifice de sa vie, et en fonction des missions le risque est plus ou moins important.

J’ai l’impression que l’attitude des militaires évolue avec l’âge. L’engagement est différent qu’on ait 20 ou 50 ans, qu’on ait ou non des enfants, qu’on soit installé dans une vie avec un emprunt ou pas. Dans mon expérience, cette question de la séparation se joue différemment, chez un sujet de 20 ans qui est avec une compagne depuis 6 mois qu’avec quelqu’un qui a 30 ans installé dans une vie de famille. Ce que je note, c’est qu’il y a une susceptibilité individuelle sur ce poids du lien et du couple dans le fonctionnement du militaire. Chez certains, il y a un besoin d’étayage qui va se trouver dans le couple, et la séparation d’avec le conjoint sera très mal vécue. Une rupture précoce avec l’institution peut avoir lieu pour ce motif. Parfois, ce n’est pas le conjoint, mais le père ou la mère qui joue ce rôle d’étayage et s’en séparer peut être déstabilisant.

S’engager au sein de l’institution militaire, cela implique d’assumer une séparation ?

L’institution militaire est une institution exigeante. Y entrer va au-delà d’entrer dans une institution quelle qu’elle soit et au-delà de trouver un travail. Le statut de militaire comporte des prescriptions qui touchent à la vie privée. Un militaire est censé être disponible en tout temps, tout lieu, tout moment. Un militaire ne peut pas adhérer à un parti politique, ne peut pas être sur une liste électorale. Etre militaire cela impose un impératif de disponibilité et en ce sens l’engagement armé prend le pas sur les autres engagements.

Qu’en est-il d’une autre séparation celle d’avec l’institution lorsqu’un militaire termine sa carrière ?

C’est une question qui se pose pour tous les militaires. Ceux que je suis amené à rencontrer sont ceux pour lesquels cela se passe mal. Pour la plupart, cela ne passe pas si mal. Depuis deux ans environ, je constate une clinique particulière. Dans le cadre de la reconversion, très régulièrement les centres de formation m’adressent des jeunes qu’ils accompagnent, qui sont dans un processus de séparation de l’institution, et qui déclenchent à ce moment là un état de stress post-traumatique. Pourquoi en voit-on plus? Sans doute parce que c’est plus et mieux dépisté. Le moment où le lien à l’institution se distend, où la personne se retrouve seule avec elle-même peut être propice au déclenchement de symptômes post-traumatiques. Et ce sont souvent des symptômes qui répondent assez bien à la prise en charge. Il y a des éléments de deuils qui se jouent à ce moment là : quand on prend en compte cette dimension du deuil de l’institution, souvent la symptomatologie post-traumatique se résorbe et les gens peuvent poursuivre leur chemin.

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