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Le couple en demande d’Aide Médicale à la Procréation, entretien avec Karima Bettahar, gynécologue dans un service d’Aide Médicale à la Procréation (AMP)

Auteur : 30/10/2015 0 comments 698 vues

Pourriez-vous nous parler des couples que vous recevez en AMP ?

En ce qui concerne l’AMP, il y a une définition légale du couple : un homme et une femme qui vivent ensemble. Nous devons d’abord savoir si le couple qui vient en consultation est un couple qui correspond à cette définition.

Je ne pense pas que les couples qui demandent une AMP soient différents des couples qu’on voit dans la consultation gynécologique classique. Ils ont leurs questions, leurs doutes, leurs craintes, leurs moments de joie et de peine.

Je pense que ce sont les demandes qu’ils font qui sont différentes. Un couple qui consulte pour infertilité n’est pas dans le même état d’esprit qu’un autre. Il vient poser un constat d’échec et une demande d’aide. Le couple a essayé par lui-même d’obtenir la grossesse et de fonder une famille avec des enfants et il n’y arrive pas. Un couple qui vient pour un suivi de grossesse ce n’est pas du tout le même état d’esprit. Ils sont généralement plus sereins, cela se voit déjà à leur comportement.

Comment ce constat et cette demande se formulent-t-ils?

La manière dont ils peuvent dire le problème de l’infertilité est variable : « ça marche pas », « on n’arrive pas à avoir d’enfant », « j’ai arrêté la pilule, mais cela ne fonctionne pas », « on vient parce que c’est de sa faute », etc. Il y a mille et une façons de présenter cela, mais la question est intéressante parce qu’il est évident que si on n’est pas attentif à ce qui est dit à cet instant on peut passer à côté de messages importants. « Nous ça ne marche pas… »  peut correspondre en fait à « nous, nous n’avons pas de rapport et on en a jamais eu, mais on veut un enfant ». Si l’on ne cherche pas de ce côté, jamais les couples ne vont vous dire qu’ils n’ont pas de rapport. Il s’agit de ne pas se contenter d’un « ça marche pas ». Il faut travailler avec le couple pour savoir de quoi on parle. C’est très compliqué finalement de savoir où se situe l’infertilité. Les mots prononcés par les couples qui viennent en consultation sont importants.

Certains couples sont adressés par leur médecin, ils arrivent et posent la lettre sur le bureau sans rien ajouter d’autre. Pour ma part, j’ai pour habitude de prendre la lettre, de la mettre de côté et de dire : « On s’occupera du courrier après. Racontez-moi ce qui vous amène ». C’est là qu’on voit que ceux qui ramènent la lettre en disant qu’ils sont adressés par leur médecin ne sont pas du tout à l’aise pour mettre des mots là-dessus.

On a cette intimité du couple et on a le monde médical qui s’engouffre entre les deux. Ce n’est pas rien ! D’un homme et d’une femme qui veulent un enfant, on devient un homme, une femme et une équipe qui veulent un enfant. Il y a le gynécologue, le biologiste, les sages-femmes, les techniciens… Il faut tenir compte de l’impact que cela peut avoir. S’imaginer que la Fécondation In Vitro (FIV) fonctionnerait en mettant du sperme ou des embryons dans un utérus, c’est être loin du compte!

Dans le domaine de la médecine, de la FIV, on touche à de la technicité très évoluée. Il y a de constantes améliorations. Limiter la consultation d’infertilité à « vous venez demander de l’aide, on vous la donne, des questions ? », c’est faire moins de la moitié de notre travail. J’explique aux gens qu’il ne s’agit pas que de technique, parce que nous n’avons pas des taux de grossesse de 100 %. Pourquoi ? Est-ce que la technique mérite d’être améliorée ? Sûrement, mais est-ce qu’il n’y a pas une autre dimension ? Une dimension psychique ? Si l’on ne travaille pas les deux aspects ensemble, ça n’ira pas.

Nous sommes amenés à nous poser des questions sur ce que nous faisons et sur comment le faire quand nous sommes confrontés à des femmes qui font des FIV et qui, une fois enceintes, vont demander une IVG[1]. Cela existe.

Pourriez-vous nous parler de ces rencontres qui vous posent question ?

En AMP on peut être démuni, parce qu’avec la législation française on n’a le droit de faire de l’AMP que chez un couple, un homme et une femme qui vivent ensemble. J’ai l’exemple d’un couple qui est marié : madame vit à Strasbourg et monsieur à New York et ils veulent un enfant. Est-ce que c’est un couple ? Qu’est-ce qu’on fait ? C’est très compliqué, finalement où est l’infertilité ? S’ils vivaient ensemble est ce que cela ne marcherait pas ? On a très régulièrement des demandes qui nous font nous questionner sur ce qu’est un couple. Est-ce que c’est un homme et une femme qui ont signé un papier ? Est-ce un homme et une femme qui vivent ensemble et qui ont des rapports ensemble ? Ils y a des couples qui n’ont pas de rapports et des couples qui ont des rapports chacun de leur côté mais pas ensemble.

J’ai eu une patiente en AMP durant de nombreuses années. Quand elle a été enceinte, son conjoint a commencé à aller voir ailleurs. On a beaucoup parlé elle et moi. Il n’est plus venu en consultation de suivi de grossesse, je pense qu’il n’a pas osé. Une fois que le petit garçon est né, il n’a plus trouvé sa place et il est parti.

Je pense à un autre couple qui, après quatre échecs de FIV, décide d’arrêter et d’adopter. Quand ils adoptent, madame débute une grossesse spontanément. A partir du moment où l’on a des exemples de ce genre, il faut rester humble. Il s’est passé quelque chose pour cette dame, elle a adopté, mais de quel ordre est-ce ?

Je me rappelle d’une patiente, il y a 20 ans. Elle a fait trois inséminations, puis suite aux échecs est passée en FIV. La première ne marche pas. Elle est alors revenue en consultation, pour la première fois sans son mari, et là elle a explosé en me disant : « Je ne veux pas d’enfant, moi ! » C’était la pression des parents, du mari… Elle avait cédé, elle n’en voulait pas, elle a fini par se rebeller.

Quand un couple vient vous demander votre aide, parce que cela ne marche pas et, que deux ans plus tard, la femme vient vous dire qu’elle ne veut pas d’enfant, cela amène à se poser des questions sur tout ce qui a été fait, et sur les moyens mis en œuvre. Comment aurait-on pu améliorer les choses ? Est-ce que nous aurions dû moins mettre l’accent sur la technique et plus questionner le désir d’enfant, l’implication de chacun ? Est-ce qu’on aurait moins été dans le mur ? Parce que tout ce qui a été fait n’a pas servi. Elle n’a pas été enceinte et finalement elle s’est séparée de son mari.

Pour cette dernière femme, nous pouvons faire l’hypothèse qu’en passer par tout ce parcours lui a permis de se positionner ?

C’est vrai, il a peut-être fallu tout ça pour qu’elle prenne conscience que ce n’est pas ça qu’elle voulait. Elle a eu besoin de ce cheminement. Elle se marie, son mari exprime un désir d’avoir un enfant, de fonder une famille alors qu’on a l’idée que ce désir est féminin… Alors que pour eux pas du tout. Ils s’adressent à l’équipe d’AMP et l’issue c’est la fin du couple parce qu’elle n’en pouvait plus.

Le constat est que la médecine ne peut pas tout. J’insiste sur ce point avec les couples que je rencontre, car c’est aussi les préparer à ce que peut-être ça ne marche pas. Quand je vois des couples chez qui cela n’a pas fonctionné qui reviennent me remercier en disant qu’ils ont tout essayé et moi aussi, mais que ça n’a pas marché et bien je trouve que ce n’est pas un échec. On ferme ce chapitre et on peut en ouvrir un autre.

Interview réalisée par Valérie BISCHOFF et Amaury CULLARD

[1] Interruption Volontaire de Grossesse

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