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Le couple de Sigmund et Martha Freud, par Christine Maugin

Auteur : 08/11/2015 0 comments 2449 vues

Le couple que formait Sigmund avec Martha n’est certes pas le visage le plus connu de l’inventeur de la psychanalyse. Cependant, dans son Séminaire, Lacan indique : « Nous savons l’importance extrême du rôle que sa femme a joué dans la vie de Freud. Il avait pour elle un attachement non seulement familial, mais conjugal, hautement idéalisé. Il semble bien pourtant à certaines nuances qu’elle n’ait pas été sans lui apporter, sur certains plans instinctuels, quelque déception. »[1]. Les lettres de Sigmund Freud à Martha Bernays nous montrent l’amour freudien sous un autre angle que celui du transfert à l’analyse : l’amour à l’être aimé. On y apprend la singularité de sa position d’homme aimant.

Sigismund Freud rencontre Martha en avril 1882. Il est alors âgé de 26 ans. Leurs fiançailles sont annoncées le 17 juin 1882. Le 19 juin, Martha part auprès de ses parents et Sigmund lui écrit qu’il savait bien « que toute la grandeur de mon amour comme […] toute l’étendue de ma privation ne me deviendraient conscientes qu’après ton départ »[2].

Pendant quatre années, Sigmund et Martha vont être séparés. Ils se marient le 14 septembre 1886. Tous les jours ou presque, voire plusieurs fois par jour, Sigmund lui écrit. Sa correspondance passionnante montre un Sigmund très amoureux de sa Martha qu’il nomme de pleins de petits mots affectueux : ma Martoune, ma petite princesse, mon trésor, ma petite fille chérie, ma douce chérie, ma bien aimée. Il lui écrit son amour et le manque qu’il éprouve : « Ma petite Martha, notre bonheur réside pour toujours dans notre amour… Je suis comme une montre qui depuis longtemps n’a pas été réparée… comme ma misérable personne a pris une importance si grande […] depuis que je t’ai conquise … pourquoi suis-je de bonne humeur aujourd’hui ? parce que ta lettre ne m’a pas seulement mis de bonne humeur, elle m’a rendu heureux ». Ce sentiment d’amour le transforme et il signe « ton fidèle Sigmund, qui est de nouveau heureux de travailler et de vivre ».

Il lui fait part de ce que ce sentiment cause en lui de bien belles pensées : « on devient moins vulnérable quand le bonheur habite votre maison… si tu m’aimes malgré tout, alors je pourrai être heureux… en pensant à toi, je ressens un calme bonheur… toutes les choses ne prennent de la valeur pour moi qu’à partir du moment où tu y participes… J’aimerai mieux t’écrire toute la journée, mais malgré tout, je préfère travailler tout le jour, pour avoir le droit, plus tard, de te caresser tout au long des années… ta petite lettre et ton paquet m’ont apporté une joie indicible ». Mais aussi de la soumission : « je suis tout prêt à me soumettre à la tutelle de ma Princesse : on se laisse volontiers dominer par l’être aimé».

La rudesse de cet homme qui travaille éperdument et attend de sa belle le réconfort apparaît et il craint de perdre son amour. Une lettre qui n’arrive pas provoque chez l’amant une crainte. Sigmund se livre à Martha sans ambages : « Sais-tu que j’ai passé deux jours entiers sans nouvelle de toi et que je commence à être inquiet ? Serais-tu souffrante ou fâchée contre moi ? […] Ma petite Martha, il faudra que tu écrives plus longuement tous les deux jours sans quoi je risque de souffrir d’une faim trop dévorante de tes nouvelles… je ne veux pas que mes lettres restent sans réponse et je cesserai tout de suite de d’écrire si tu ne me réponds pas… mon cher trésor, alors tu me délaisses ? Deux jours sans lettre de toi et cela pour la seule raison que moi aussi j’ai gardé le silence pendant deux jours ? »

Il lui fait part de ses soucis financiers qui ne lui permettent pas d’offrir des cadeaux à son anniversaire ou de venir la voir. Elle est aussi la destinataire de ses avancées scientifiques : « Je suis en train de lire quelque chose sur la cocaïne… je vais l’essayer dans des cas d’affections cardiaques et aussi de dépression nerveuse… du travail, de la science, bref tout va bien ! »

Lorsque Martha et Sigmund se retrouvent et partagent leur vie, leur correspondance s’amenuise. Freud raconte surtout à sa femme ses voyages et prend des nouvelles de sa famille. Il continue d’écrire pour annoncer les naissances de ses enfants. On y apprend que « Martha a éprouvé une grande joie à voir la petite créature [Mathilde] ». Ou encore l’émotion de Sigmund à cette occasion : « Voilà déjà treize mois que je vis avec elle [Martha] et je ne cesse de me féliciter d’avoir eu la hardiesse de me déclarer, alors que je la connaissais très peu ». Freud poursuivra sa correspondance avec ses collègues et l’on connaît particulièrement le rôle de ses échanges épistolaires avec Fliess dans ses avancées théoriques, mais aussi avec ses enfants et plus particulièrement avec sa fille Anna.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, Paris, Seuil, 1978, p. 185.

[2] Toutes les références proviennent de Freud S., Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 2011.

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