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Le couple chamanique, par Nathalie Georges-Lambrichs

Auteur : 04/10/2015 0 comments 984 vues

« Il se trouve que la ventriloquie, la glossolalie, le fait de parler les langues des animaux, le fait de simplement parler “en langues”, ne caractérisent qu’un membre du couple chamanique. Georges Charachidzé rapporte que les Géorgiens du Caucase nomment celui qui parle dans la transe le “linguiste”, tandis qu’ils appellent celui dont la possession est visuelle le “porte-étendard”.

Le linguiste dans la transe énonce sans le comprendre ni le traduire ce que les esprits des bêtes, des hommes, des éléments et des plantes prononcent par sa bouche. Le porte-étendard voit ces esprits sous forme d’oiseaux ou d’apparitions mais ne les entend pas. Il reste assis à l’écart. Il semble converser en silence avec les oiseaux qui se perchent sur son porte-étendard – sans que nul ne les y voie poser leurs pattes – et qui lui décrivent en images ce qu’ils ont vu dans leurs voyages.

Le couple chamanique oppose le linguiste et le porte-étendard. C’est une chasse croisée, un chassé-croisé plus qu’un couple. C’est le conte russe Oreille fine et Vue perçante. C’est le chanteur et le voyant. C’est l’oracle opposé au devin.

C’est le tonnerre et l’éclair.

C’est l’oreille et l’œil.

L’oreille possédée qui transmet à la bouche qui répète est un corps à corps verbal avec l’au-delà de la langue, ou avec la totalité des langages qui ont précédé la langue : “Du temps que les bêtes parlaient.”

L’œil foudroyé est un voyage dans le monde des apparitions des rêves, des images peintes des grottes, des morts resurgissants. » [1]

Si couple lacanien il y a, boiteux en bonne raison freudienne, n’est-ce pas celui de l’œil et de l’oreille, reçus deux à deux l’un et l’autre de Dieu – cf. Jérémie, V, 21 : « ils ont des yeux, et ils ne voient point », « ils ont des oreilles et ils n’entendent point » ?

Partant, Lacan a révélé la faille qui sépare l’œil et le regard, et dans quelle délicatesse se tiennent l’oreille et la voix l’une avec l’autre. Ainsi enrichie, la psychanalyse se voue à rendre à chacun de ces couples qui forment un quatuor leur fonction de média par excellence du réel dont le sujet répond.

La version de Pascal Quignard passe donc par l’évocation du couple chamanique chez les Géorgiens du Caucase, dans ses traités réunis il y a vingt ans sous le titre La Haine de la musique (Paris, Calmann-Lévy, 1996).

Le rythme et la tonalité de sa prose poétique forcent la compatibilité de la langue avec son objet.

Partant, ils laissent à la charge de la psychanalyse l’enregistrement et la comptabilité des discordances premières, que P. Quignard n’ignore d’ailleurs pas pour autant, lui qui se voue à en perpétuer l’oubli, à couvert de leur ressassement.

[1] Pascal Quignard, La Haine de la musique,Paris, Calmann-Lévy, 1996.

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