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L’amour, une utopie increvable, par Dominique Miller

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1162 vues

À propos de Check-Point de Jean-Christophe Rufin, Paris, Gallimard, 2015

Un convoi humanitaire sur les routes de la Bosnie en guerre avec quatre hommes et une femme. Rien dans l’univers sombre et sale, glacé et humide, sec et boueux, de ferraille et de cartons, dans lequel « la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c’est le sang », rien ne fait penser à l’amour.

Et pourtant l’un d’eux, Alex, militaire français, ne retraverse cette route sinistre que pour rejoindre une jeune femme bosniaque qu’il a laissée réfugiée dans un « four » d’une mine désaffectée. Il rapporte des explosifs pour sauver la mine de sa détérioration et de sa fermeture définitive, seule source vitale de la région.

Sauver ! C’est le maître mot de ces actions humaines, qui donnent un peu d’utopie à ce monde. L’humanitaire, joli mot, sur lequel Jean-Christophe Rufin ne laisse aucune illusion. Certes l’amour de l’humanité entraîne des militants sur ces routes dévastées et dangereuses ; mais il se dissout dans la multiplication des démarches administratives auprès de l’ONU à chaque check-point, puis dans le chargement et le transport de cartons et enfin dans l’étude du trajet le plus sûr. Mais surtout, comme le dit Jean-Christophe Rufin, se pose désormais la question : « De quoi « les victimes » ont-elles besoin ? De survivre ou de vaincre ? » L’amour humanitaire est-il suffisant ?

L’amour fleurit sur les terres les plus arides, et non pas seulement dans la lumière et la beauté. C’est ce qui frappe dans ce livre. Là où le réel impose son ravage, l’amour, utopie increvable des hommes, s’infiltre, pénètre leur âme découragée.

Mais comme toujours l’amour impose sa loi. Ce n’est jamais une ligne droite. Elle est toujours parallèle entre les hommes et les femmes, parallèle et brisée. Ça ne coïncide pas. Lionel aime Maud qui aime Marc. Lionel est jaloux d’Alex à qui il prête une idylle avec Maud. Même dans cet univers où le souffle de la vie est précaire, l’amour implique le manque et la perte.

Quant à Vauthier, il se tient à distance de l’amour, et privilégie le sexe avec les prostituées croisées dans les villages meurtris. Il déclare sans la moindre ambivalence préférer la haine, « une passion de vivre… un vrai luxe ». Ces mots terribles indiquent combien la haine apporte la certitude de la passion, ce à quoi aspire l’amour sans la plupart du temps y parvenir, étant épris de bien-être et du respect de l’autre.

La haine semble prendre le dessus dans ce roman. Trahison, jalousie, rancune, qui sont de règle dans les commandos, se déchaînent au sein de ce convoi humanitaire. Et c’est un amour fourvoyé qui devient l’instrument de la haine. Car Marc le militaire entraîne Maud énamourée dans la vraie guerre, la détournant ainsi de l’humanitaire qui se veut indolore. Et on voit une nuit le sang de sa virginité couler discrètement. Ce qui annonce celui que les armes vont engendrer.

Maud souffre de ne pas éclipser chez Marc sa passion pour sa mission armée. Aussi, se saisira-t-elle d’un Mauser pour sauver son amour ! Mais, la question reste posée jusqu’à la fin de histoire : cet amour est-il réciproque ?

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