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La saga Jacques Chirac et ses couples infernaux par Luc Garcia

Auteur : 05/07/2015 0 comments 664 vues

FEUILLETON POLITIQUE 

L’exercice du pouvoir est une sorte de nomadisme qui rompt celui qui s’y voue à l’impuissance. Lacan, dans le Séminaire X [1] a ce mot : « L’impuissance, dans sa formule la plus générale, voue l’homme à ne pouvoir jouir que de son rapport au support de (+φ), c’est-à-dire que d’une puissance trompeuse ». Avec les politiques, apparaît un terrain d’expression adéquat pour la manifestation de cette jouissance confondante, puisque toujours entravée lorsque ladite puissance trompeuse en vient réellement à tromper, c’est-à-dire touche un point de castration qui ne prête pas à discussion et peut même faire très mal. Hypothèse : le politique et sa puissance trompeuse font couple. Conséquence : c’est comme cela que le pouvoir et l’électeur font couple à leur tour.

Du bleu du blanc du rouge

En France, la personnification exacerbée du président de la République, inscrite dans la Constitution, offre de quoi alimenter les bonnes chroniques des puissances trompeuses que le simili monarque (mais élu) aura rencontrées. Le président est élu avec son armada de puissances trompeuses, puis il s’offre en puissance trompeuse, mais après. L’élection passée, sortent de la cave à archives des anecdotes piquantes : l’électeur est rassuré, le trompé et le trompeur se retrouvent, et l’on verse une larme sur le président déchu qui atteint des sommets de popularité lorsqu’on le sait grabataire, fatigué ou inoffensif. Le peuple fait alors couple avec le père mort.

Des décennies durant

Cette dynamique est longue, dans la durée. En France, beaucoup plus longue qu’ailleurs. En politique, c’est connu, on ne meurt jamais. À propos, Jacques Chirac, 26 novembre 1978 : remontée sur Paris en auto, mais badaboum, une plaque de verglas en Corrèze, l’homme n’est pas passé loin de mal finir. Jusqu’alors, il a été Premier ministre de VGE, qu’il pensait robuste et allié à sa cause. Dommage, VGE le torpille, l’humilie, l’écrase, alors que Chirac avait contribué à lui donner l’électorat gaulliste sur un plateau. Chirac démissionnera. Puis deux ans plus tard, donc, l’accident.

Dans la nuit du dérapage imprévu, Chirac est transféré à Cochin, l’hôpital. Sublime instant, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les deux conseillers de l’ombre qui pilotent Jacques Chirac dans sa carrière et en qui il fait toute confiance, se précipitent au chevet du malade, lui font signer un texte : « l’appel de Cochin » ; invraisemblable dénomination qui cible le lieu d’un convalescent. Entre deux prises de morphine et des opérations multiples, Chirac signe. Le texte est taillé à la serpe, violent, hard. Anti-européen, in fine trop violent pour être crédible. Pierre et Marie-France feront leur route ailleurs et passeront leur temps à savonner la planche du futur président (Mme Garaud ira même jusqu’à se présenter en même temps que Jacques Chirac à la présidentielle de 1981, obtenant un score totalement confidentiel).

Rebondissement, Jacques Chirac en trouve un autre. Une pointure, un homme toujours bien habillé. Calme, pondéré, bon gestionnaire, énarque d’une arrogance discrète. Edouard Balladur. Et c’est reparti. 1993, Jacques signe un accord avec Edouard qui va à Matignon, pour que Chirac prépare sa campagne pour l’Élysée. Mais rien ne fonctionne comme prévu : Edouard se déclare finalement aussi pour l’Élysée. Il n’y entre pas. Jacques prend alors avec lui un explosif secrétaire général : Dominique de Villepin qui propose à Jacques une dissolution : 1997, Chirac se retrouve en cohabitation pour cinq ans ensuite. Encore raté. Entre temps, il y aura eu Charles Pasqua, dont Chirac dira : « Charles Pasqua était un ami » – certainement, mais un ami qui l’a renié, encore ! Pourtant, qu’il était difficile de trouver plus costaud que l’ami Charles, rompu à la Résistance et aux habitudes corses réputées si fidèles.

En aurait-on oublié ? Certainement. Par exemple, le think tank de la Fondation Saint-Simon. Jacques Chirac les adore, les trouve parfaits, à leur aise pour réformer le pays. Droit dans le mur, Alain Juppé, pourtant admirable en soldat discipliné, se fera attraper après un mois de grève à la suite duquel le gouvernement dût reculer, et Chirac en sortir politiquement dévasté – seulement six mois après avoir été élu. Ladite Fondation devait donner au président les clés de la réussite, elle lui donnera les clés de sa prison.

Les valses de la puissance trompeuse

Un observateur de ces décennies, Jean-François Probst [2], aura cette remarque particulièrement juste : « Chirac ne peut pas imaginer deux secondes que les autres puissent faire ce qu’il passe son temps à leur faire ». Chirac mise sur des puissances trompeuses, mais il reste un stratège qui navigue avec, pour parvenir aux sommets.

Reprenons Lacan dans le passage du Séminaire X : il parle de l’existence d’un rapport avec (+φ). Il s’agit donc d’un couple original puisqu’il engage un rapport. Jacques Chirac reste un des homme politique les plus populaires pour les français, désormais.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.

[2] Cf.  les documentaires de Patrick Rotman concernant le parcours politique de Jacques Chirac : Le jeune loup (de la jeunesse à 1981) et Le vieux lion (1981-2006), Universal, 2006.

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