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La rencontre d’un poète et d’une psychanalyste

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1015 vues

Pierre Jean Jouve et Blanche Reverchon, un couple raconté par François Lallier, poète et essayiste. Entretien.                          

 

Pierre Jean Jouve et Blanche Reverchon font couple. Blanche Reverchon a beaucoup apporté à Pierre Jean Jouve, notamment le thème de Paulina 1880. On sait que la rencontre en 1921 avec Blanche Reverchon, future psychanalyste et bientôt sa seconde épouse, en fait l’écrivain que nous lisons aujourd’hui avec admiration. Sur quelles liaisons inconscientes ce « faire couple » se base-t-il selon vous ?

Jouve s’installe pour un temps à Florence avec sa première femme, Andrée Charpentier, en 1920. Il loue la villa « Il gioiello di Galileo » à Arcetri. Ce sera le décor de Paulina 1880, publié en 1925. C’est là aussi que se passe la première rencontre avec Blanche Reverchon, jeune neurologue venue de Genève, qui bouleverse sa vie. Ils vivront dans une indissoluble unité jusqu’à la mort de Blanche en 1974. Il ne lui survivra que deux ans, et meurt le même jour, le 8 janvier, en 1976. Une telle coïncidence chronologique incite à questionner cette unité, qui a diverses faces, et où les données inconscientes sont sans doute très fortes, car elle est d’abord passionnelle. Ce serait l’objet d’une étude particulière, avec quelque chose qui tient de l’épopée sensuelle et du destin. Mais une autre face est celle qui les conduit à une véritable collaboration, ou plutôt à une élaboration commune, dont l’objet serait simultanément la création poétique – dans son sens large – et la psychanalyse, à laquelle Blanche, qui a traduit dès 1923 (avec Bernard Groethuysen) Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, se consacre entièrement en 1927. Elle adhère à la Société Psychanalytique de Paris et exerce comme analyste tout le reste de sa vie, mais il faut noter qu’elle est parmi les analystes qui se séparent de la SPP en 1953, pour fonder la Société Française de Psychanalyse. C’est un des moments où apparaît son lien avec Lacan, très vraisemblablement antérieur.

Jouve, quand il rencontre Blanche, a déjà une œuvre abondante, d’inspiration unanimiste et humanitaire. Il rompt entièrement avec elle, et ne reconnaîtra plus que les œuvres publiées après 1925. Cette rupture, mais plus encore l’entrée dans une écriture nouvelle qu’il veut le signe d’une vita nuova, dépend, il le dit clairement dans son essai autobiographique En miroir (1954), de sa nouvelle vie avec Blanche. De fait, leurs pensées communiquent, et on peut dire qu’elle participe de son travail, dans une mesure très grande, encore qu’il soit naturellement difficile de la préciser, hormis des points d’émergence suffisamment significatifs pour dire qu’ils ont en partage une certaine pensée de la psychanalyse – comme aussi une certaine conception d’un « mouvement vers le haut », identifié comme étant d’essence spirituelle. Parmi ces points d’émergence, la reconnaissance de la source inconsciente, dans les premières œuvres de la vita nuova : Les Mystérieuses Noces en 1925, et, la même année, Paulina 1880.

De ce dernier livre, un roman, Jouve nous apprend qu’il « survint en une couleur absolument imaginée, né de toutes [ses] mémoires d’Italie en utilisant seulement quelques éléments de la chronique familiale de B. » Paulina elle-même n’est pas seulement l’illustration quelque peu schématique de certaines théorisations de la psychanalyse. Elle laisse transparaître la présence de l’inconscient, particulièrement dans les deux moments de décalage chronologique, au début et à la fin, où entre en jeu la conscience à la fois étrangère et participative d’un témoin montrant aussi que le sujet profond est le destin psychique d’un être qui, dans l’épreuve, se connaît et se libère.

Tel est aussi le thème du dernier roman de Jouve, Vagadu (1931). Sous forme d’un récit utilisant les moyens du roman, est rapportée l’expérience d’une analyse, du point de vue de l’analysant. On y voit apparaître l’analyste, inspiré sans doute de Loewenstein, un des analystes de Blanche. « J’eus la chance de disposer pendant quelques temps d’un document écrit, d’une grande précision, qui retraçait les étapes principales d’une opération d’analyse, opération qui avait eu lieu », dit Jouve dans En miroir. Et cette mise à disposition, naturellement, avait été le fait de Blanche, ainsi engagée dans une « opération », d’écriture cette fois, dont on peut croire qu’elle pensait elle aussi tirer bénéfice en tant qu’analyste. Il y a là une sorte d’alliance consciente, à ce moment précis de leur vie, que traduit la publication commune, sous la double signature et avec son titre médical, de Moments d’une psychanalyse, en 1933, dans la N.R.F., exposé et théorisation d’un cas, dont la conception est singulièrement proche, par certains aspects, du roman de 1931. Une des lettres à Jean Paulhan publiées par Muriel Pic montre que Jouve écrit dans le même temps l’Avant-propos à Sueur de Sang, qui cherche une relation entre l’inconscient et la poésie.

Quelle part prend à cette collaboration l’inconscient de l’un et de l’autre ? Sujet sur lequel il serait présomptueux de trop s’avancer, car il faudrait en savoir bien davantage quant à la manière dont ils ont tous les deux pratiqué une part d’auto-analyse, ou une part d’analyse réciproque – dans laquelle les positions ne pouvaient évidemment être les mêmes. L’étonnant récit intitulé Le Tableau, dans Proses, en 1960, bien après la guerre et à un moment où l’élaboration commune dont nous venons de parler s’est distendue, sans que l’unité soit défaite, sous le coup d’événements divers, apporte un éclairage précieux sur ce point. Blanche y apparaît comme une présence tutélaire veillant sur les errances et les périls du poète qui s’aventure seul dans le matériau de sa vie inconsciente.

Henry Bauchau, dans son ouvrage Pierre et Blanche, va jusqu’à affirmer que Blanche s’est sacrifiée à l’écriture de Pierre. Pourquoi ce désir de rester dans l’ombre ? Leur rencontre a-t-elle été aussi « capitale » dans la vie d’écrivain de Pierre Jean Jouve selon vous ?

La rencontre en effet a été capitale. Et bien d’autres faits, dans l’esprit du Tableau, pourraient être rapportés qui montreraient une dépendance de Jouve par rapport à Blanche. S’est-elle pour autant sacrifiée, ou du moins mise au service de l’œuvre de son mari ? C’est ce que sous-entend, avec une certaine malveillance selon moi, Elisabeth Roudinesco dans le chapitre de La bataille de cent ans consacré à Jouve. Dépendance financière, dépendance dans le rapport à la langue étrangère (allemand ou anglais), et finalement dans les détails parfois triviaux de la vie quotidienne. Mais Blanche avait une personnalité suffisamment forte et lucide pour ne pas avoir joué sa partie en toute méconnaissance de cause. Sans doute savait-elle mieux que personne que l’écriture est une maîtresse despotique, difficile, qui choisit elle-même ceux qu’elle investit de la charge de la servir. Et nous n’avons pas encore la clé qui explique pourquoi elle a voulu détruire, quelques années avant sa mort, toutes ses notes. Peut-être par le même mouvement qui l’a conduit, lui, à détruire ses manuscrits de travail et nombre des documents qui servent habituellement à l’histoire littéraire. Là encore ils ont agi en commun.

Blanche Reverchon et Pierre Jean Jouve seront, entre autres, amis de Jacques Lacan. Savez-vous quels liens ils avaient avec lui ?

D’après le témoignage du Dr. Catherine Jouve, la petite fille de Pierre Jean Jouve, le lien entre Blanche et Lacan a été fort jusque dans les années de l’après-guerre, pour se distendre après, sans que l’amitié cesse. Mais Blanche, on l’a vu, l’accompagne dans la création de la SFP. Et nous savons par des témoignages que lorsque Blanche, en 1972, a été victime d’un accident, Lacan est venu la voir, visite amicale et pour ainsi dire thérapeutique, dont Jouve parlait, il faut le dire, avec une certaine fierté. Nous aimerions en savoir davantage, comme savoir mieux quelle place Blanche Reverchon a tenu dans un milieu intellectuel qui faisait se rencontrer la psychanalyse, la littérature, et les sciences humaines ou la philosophie.

Une phrase de sainte Thérèse d’Avila est citée en exergue du roman : « L’amour est dur et inflexible comme l’enfer ». Jacques Lacan dans son séminaire Encore parle de la jouissance Autre pour parler de la jouissance féminine : celle de l’illimité, celle des amours mystiques qui s’éprouvent mais qui ne se disent pas. Cela s’applique-t-il à la voluptueuse Paulina dans son lien à Dieu ? Une Paulina où l’amour se mêle à la mort ?

Jouve date de 1922-1923 sa lecture (et des essais de traduction) des mystiques chrétiens, d’abord François d’Assise, puis Catherine de Sienne et Thérèse d’Avila, enfin Jean de la Croix. Il peut y avoir été incité par Blanche. On peut aussi penser que la période est propice, et citer la parution du livre de Jean Baruzi, Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique, qui date de 1924 et que Jouve a peut-être lu. D’autre part, c’est le moment, après la guerre de 1914-1918, où se construit la seconde topique, autour de la notion de pulsion de mort, et la réflexion de Blanche, telle qu’elle apparaît dans Moments d’une psychanalyse et à travers ce qu’on peut supposer son influence sur les écrits de Jouve, est ancrée dans cette époque de la théorie psychanalytique.

La réflexion de Jouve dans l’Avant-Propos de Sueur de Sang s’appuie de façon explicite sur la lecture des auteurs mystiques. Elle se heurte alors à la notion de la Faute, à la question d’une culpabilité originelle, comme chez Kierkegaard. Le choix de l’exergue, chez « Sainte Thérèse d’Avila » (dans En miroir Jouve parle de « Thérèse d’Avila ») souligne pour nous cette difficulté, car on ne sait à vrai dire de quel amour il s’agit. L’interprétation par le Bernin semble parfaitement confondre l’amour profane et l’amour sacré, dans une représentation de l’extase mystique qui fait penser à la jouissance érotique d’une femme. C’est alors que se pose la question, « encore », de cette jouissance, c’est-à-dire, et pleinement, de la différence sexuelle.

Je crois que Paulina 1880 est encore inscrit dans l’interrogation de la pulsion de mort, et que l’expérience mystique de l’héroïne est un échec. Elle découvre non la « jouissance » de l’Autre, mais la dissolution du « moi » et la sorte de sainteté qui s’y attache pour autant que ce qui s’offre à la conscience subsistante est un Réel dépouillé de tout ce que le désir lui substitue d’imaginaire et d’impossible. Ce Réel est-il l’Autre, dont alors l’âme aurait pleinement, durement, jouissance, comme on a jouissance d’un bien, chèrement acquis ? Mais Paulina, alors, n’est plus qu’une ombre, comme le fantôme qui revient dans les eaux d’un lac nocturne au début du Monde désert (1927), et l’interrogation est transférée à celui qui à la fin du roman lui rend visite, porteur manifestement de la question que vous posez. C’est Jouve lui-même, ou Jouve avec Blanche, et l’œuvre, l’œuvre commune peut nous aider à y répondre, même si c’est parfois obliquement – avec des voilements et des absences.

Note :

Les livres de Pierre Jean Jouve ont été repris en deux volumes, Oeuvre I et II, par le Mercure de France en 1987, dans une édition due à Jean Starobinski. Tous les romans sont en format poche, et les principaux livres de poésie dans la collection Poésie/Gallimard.

            François Lallier rencontre Pierre Jean Jouve en 1970. Publie « Sur Ode », dans            le Cahier de l’Herne, en 1972, et un ensemble d’études (L’invention de Pierre   Jean Jouve, Une seconde époque, Le corps d’Alice) dans La voix antérieure II           (La Lettre Volée, 2010). Voir aussi Entretien avec Yves Bonnefoy sur Pierre            Jean Jouve, Nu(e) mars 2003. »

            Entretien réalisée par Françoise Haccoun.

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