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La mécanique profonde du couple, Interview de Jean-Claude Kaufmann par Agnès Vigué-Camus

Auteur : 08/09/2015 0 comments 1421 vues

Sociologue spécialiste de l’intimité, J.-C. Kaufmann dépeint savoureusement quelques apories de la vie conjugale…

Jean-Claude Kaufmann est sociologue. Spécialiste des questions de couple et de l’intimité, il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet et, notamment, La Trame conjugale, analyse du couple par son linge (Nathan 1992) et Un lit pour deux, la tendre guerre (J-C Lattès 2015).

Dans votre ouvrage La trame conjugale, analyse du couple par son linge, vous avez choisi d’aborder la vie du couple par le linge sale, donc sur le versant du rebut, du déchet. Pourquoi ce choix et qu’en tirez vous ?

Être propre c’est être en propre (ce n’est pas par hasard si l’on dit « nom propre ») distinct du non-soi radical qu’est la saleté. La propreté (qu’elle soit celle du corps, du linge ou de la maison) n’est donc pas une simple question d’hygiène, elle se rapporte aussi aux fondements de l’identité. Chaque individu a une définition particulière de la propreté, inscrite très profondément dans des évidences non conscientes. Le couple est un laboratoire d’analyses exceptionnel, dans la confrontation de ces différences. Car tout couple se doit de construire une nouvelle identité (le soi conjugal), sans effacer pour autant les soi individuels. La piste du linge permet de suivre concrètement cette métamorphose. On apprend par exemple que le plus exigeant des deux se trouve amené à prendre en charge les tâches de la propreté et du rangement, pour résorber les agacements et se retrouver en cohérence avec ses évidences intimes. Tel est le mécanisme qui explique le maintien d’un partage des tâches ménagères très inégalitaires entre hommes et femmes (80 % effectuées par les femmes). Pourtant l’idée d’égalité et de partage s’est installée dans les mentalités. Mais il faut plonger dans la mécanique profonde et non consciente pour comprendre la force des résistances au partage, qui se situe à un autre niveau que celui des idées conscientes.

A. V. : Dans Un lit pour deux, la tendre guerre, paru en 2015, vous écrivez que le lit est un symbole de fusion conjugale et en même temps le lieu de l’aspiration au bien-être personnel. Or, cela semble difficilement compatible, pourquoi ?

Parce que ces deux aspirations sont les deux grandes utopies de notre époque, grandioses mais contradictoires entre elles. La première est fille du romantisme, le grand romantisme du XIXe siècle. Aujourd’hui nous ne voulons plus de la souffrance du romantisme, encore moins de la mort, nous ne rêvons que de bien-être et de plaisirs. Mais nous continuons à être les héritiers du romantisme dans l’idée de créer un petit monde rien qu’à nous, par la grâce des sentiments et des émotions. Ce n’est pas simple à mettre en pratique. Il y a notamment une condition essentielle : entraînés par l’élan amoureux, nous devons réussir à briser la carapace, à nous dépasser, à nous oublier, nous et nos manies étroites, nos calculs dérisoires, nos intérêts mesquins. La seconde utopie est fille des mouvements les plus récents de la modernité, quand l’individu, jusque-là simple élément de l’ensemble qui l’englobait, lui dictant sa morale et lui conférant une vérité, devint le centre de tout (du moins en théorie). Comme si nous assistions à un approfondissement de la démocratie dans la vie personnelle et quotidienne, chacun désormais pourrait (et devrait) décider en tout. Être soi, incroyablement soi, maître absolu de son existence, de ses rythmes et de ses espaces. Il peut suffire de cinq minutes, étendu en « étoile de mer » dans le lit, pour en avoir l’impression. Ces deux rêves sont opposés en tout. Et le lit est juste au milieu, dans les plis de l’intime, ligne de faille de cet affrontement tectonique.

À vous lire, on a l’impression que c’est l’expression du corps vivant qui serait une source de dérangement pour l’autre. Par exemple, la respiration, le ronflement vécu comme « la mort du couple » et qui peut donner « l’envie de commettre un meurtre ». Les fictions du couple trouveraient-elles là leurs limites ? 

C’est le corps vivant des gestes ordinaires, inscrits dans les profondeurs du quotidien qui pose problème. Car au-delà de la parole, des discours conjugaux qui peuvent s’entendre pour définir une culture commune, une manière de penser ensemble et de parler d’une seule voix, ce corps-là révèle une altérité irréductible, qui peut amener à aménager des moments et des espaces à soi (jusqu’à décider d’une chambre séparée par exemple) pour vivre un bien-être personnel sans entraves dans sa relation à l’être aimé. Mais il ne faut jamais oublier que la clé de la vie conjugale reste l’acceptation de l’altérité, notamment au plus intime.

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