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La jonquille et le réverbère [1], Entretien avec le Dr Martine Girard

Auteur : 04/10/2015 0 comments 1068 vues

Propos recueillis par Marie-Christine Bruyère

Martine Girard est psychiatre des hôpitaux, membre de la Société psychanalytique de Paris, responsable de l’Unité de soins ambulatoires (usa) du Service de psychiatrie, psychothérapies et art-thérapie du chu de Toulouse.

Vous écrivez dans les remerciements de votre livre[2] : « Si je propose ici ma version d’une pratique institutionnelle d’accueil et d’accompagnement des psychotiques, c’est à l’évidence d’un travail partagé dont je témoigne, au sein de l’Unité de soins ambulatoires du Service de psychiatrie. » Pouvez-vous nous dire un mot sur ce travail partagé ? Votre pratique nécessite-t-elle des couples de fonctionnement à l’intérieur du service ?

Qui dit travail institutionnel dit travail partagé, travail à plusieurs. Le présupposé fondamental est qu’ « un seul » ne suffit pas – à commencer par le psychanalyste – quel que soit son métier et sa qualification. On s’y met donc à plusieurs pour fabriquer des espaces d’aération et de circulation psychique et non pour combler les manques supposés du patient.

Dans cette perspective, pour faire institution au plan thérapeutique il faut être au moins deux : un couple emblématique est celui des co-animateurs d’ateliers thérapeutiques. Jamais seul pour animer un groupe de patients si petit soit-il numériquement.

Un autre niveau de travail en couple est le principe, pour chaque patient, d’un couple référent infirmier-médecin, désigné au moment de la confirmation de son inscription au terme de sa période d’essai. Les noms en sont d’ailleurs indiqués dans la lettre adressée au psychiatre traitant. Institué depuis la création de l’usa, il représente l’un des pivots du dispositif institutionnel, l’une des conditions non négociable du cadre : participer au moins à une demi-journée hebdomadaire autour d’un atelier thérapeutique collectif ET rencontrer ses référents, selon un rythme et des modalités singuliers établis et évoluant au cas par cas – entre hyper-investissement d’une demande exclusive pluri-hebdomadaire auprès de l’infirmier et échappement au médecin, consultation à trois, rencontres parallèles, etc. C’est l’institution hôpital de jour dans son ensemble dont le patient se saisira (ou pas).

Ainsi par exemple avec certains patients englués dans la répétition d’un discours fleuve qui paraît ne s’adresser à personne cela peut prendre des années de sortir du « copier-coller ». Répétition, mais pas strictement à l’identique. A l’intérieur de cet espace psychique se creuseront au fil du temps et à petite dose, des micro-écarts, des micro-différences d’adresse, incarnée par les deux membres du couple référent. A nous de soutenir ce délicat travail de différenciation. C’est là l’essentiel et l’essence même de notre travail de pensée et d’élaboration.

Recevez-vous des couples de patients à l’Unité de soins ambulatoires ? Des patients, à l’intérieur du service se mettent-ils en couple, et alors qu’elle est votre position thérapeutique à l’égard de ces alliances ?

Nous ne recevons pas plus de couple à l’usa qu’un psychanalyste ne pratiquerait de cure en couple, même si notre dispositif d’entretiens de famille peut être sollicité ponctuellement pour traiter d’une problématique de couple.

Il est essentiel de rappeler que l’hôpital de jour n’est pas un lieu de vie : la vie est ailleurs. L’usa fonctionne sur la base de séances d’une demi-journée de trois heures, configuration qui n’a rien à voir avec une institution résidentielle dans laquelle la revendication à une vie de couple a toute sa légitimité. Est donc clairement énoncée dans le règlement « l’interdiction, au sein de l’unité, de toute relation physique (agressive, tendre ou érotique) entre les différents membres de la communauté institutionnelle ».

Que des relations de couple se nouent à partir de l’usa, cela arrive : couples amoureux, couples amicaux ou d’autres formes de relations plus groupales mais qui ne nous concernent pas directement. Et si les patients se donnent rendez-vous sur le parvis de l’hôpital de jour il n’est pas question de passer se chercher au sein de l’usa.

Auriez-vous un ou deux exemples pour illustrer cette tension entre espace de soin et espace de vie privée ?

Je pense à un couple assez exemplaire dans sa stabilité contre vents et marées, dont le membre non inscrit à l’hôpital de jour mettra des années à investir pour lui-même un suivi psychiatrique tout en réclamant dans ses nuits d’insomnie et d’ivresse un suivi par le référent médical de l’heureux inscrit.

Un autre exemple est celui d’un couple qui s’est constitué à partir d’une rencontre à l’hôpital de jour. L’un des membres du couple a quitté l’usa mais a souhaité très vite reprendre. Nous avons été confrontés à une situation extrêmement délicate puisqu’il était difficile de traiter ce patient de la même manière que n’importe quel ancien patient, c’est-à-dire de l’accueillir à nouveau. Nous avons posé comme seule condition la fréquentation de demi-journées différentes du conjoint, ce qui a été refusé. Et qui témoigne de l’ambivalence de la demande : pour ses propres soins ou pour rester en prise et en emprise directe avec le conjoint.

Faire couple, liaisons inconscientes. La référence théorique qui guide votre pratique avec les psychotiques est D. W. Winnicott : de quelle façon vous a-t-elle permis de penser et d’organiser votre service ?

Winnicott oui, mais pas exclusivement ! Pour répondre en deux mots par rapport à une œuvre que je fréquente assidûment depuis 25 ans, je marierai deux métaphores empruntées à Winnicott : celle de la jonquille et celle du réverbère. Nous nous contentons de fournir les conditions d’une subjectivation sans prétendre faire sortir la jonquille du bulbe, encore faut-il avoir fermement la situation en main, être vraiment là, en personne, comme un solide réverbère, et présenter clairement le théâtre des opérations au patient pour lui permettre de se saisir éventuellement de l’hôpital de jour comme objet subjectif.

[1]  Titre emprunté à un article à paraître dans le Journal de la psychanalyse de l’enfant, automne 2015 : Girard M., « La jonquille et le réverbère. Actualité de Winnicott pour un psychiatre d’adultes. »

[2] Girard M., « L’accueil en pratique institutionnelle, Immaturité, schizophrénies et bruissements du monde », Nîmes, Champ Social éditions, 2006. CF http://www.champsocial.com/book-l_accueil_en_pratique_institutionnelle,480.html

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