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La dispute, par Pierre Naveau

Auteur : 08/11/2015 0 comments 2272 vues

Une scène de ménage, même si elle est dramatique, a toujours quelque chose de théâtral et de comique. La grande période de la scène de ménage au théâtre se situe fin XIXe-début XXe siècle. Il est alors montré qu’il y faut du malentendu, de la mauvaise foi, de l’entêtement, de maladroits faux pas, une pointe de surdité et un certain penchant pour la gaffe, etc.

Guy de Maupassant, 1888, La Paix du Ménage – Monsieur trompe Madame. Depuis deux ans, il la délaisse et la néglige. Il s’affiche sans vergogne avec des « actrices ». Jalouse et humiliée, Madame a fini par se résigner. Elle a pris un amant. Mais voilà que, sur ces entrefaites, Monsieur revient vers sa femme et lui déclare être amoureux d’elle. Étonnée, elle le soupçonne d’avoir rompu avec l’une de ces « filles » et de vouloir ainsi faire jouer à sa propre femme le rôle de maîtresse. Alors ? Scène de ménage ! Madame consent à devenir la maîtresse de son mari à condition qu’il la paie… comme une maîtresse. Elle lui demande cinq mille francs. Monsieur refuse et veut reprendre ses droits. Il cherche à la prendre de force dans ses bras et à l’embrasser. De colère, elle lui lance un verre d’eau à la figure. Monsieur cède. Il lui donne l’argent qu’elle réclame. Madame le prend d’abord avec dédain. Puis, après avoir reproché à son mari de l’avoir ainsi traitée comme il le faisait avec ces « gueuses » (comme elle les appelle), elle lui jette l’argent au visage !

Jules Renard, 1897, Le Plaisir de rompre – Ils se sont passionnément aimés. Elle est belle, intelligente, généreuse. C’est elle qui lui a appris l’amour et à parler à une femme. Mais, plus âgée que lui, elle l’a poussé à trouver une épouse qui, elle, ne serait pas sans argent. Scène ! C’est la dernière visite qu’il lui rend. Il vient rompre la veille de son mariage. Mais il est encore dans le frémissement de l’amour pour cette femme qu’il quitte. Aussi ne peut-il s’empêcher de faire un faux pas : « J’ai soif de te reprendre. Je te désire une dernière fois. », lui dit-il. Mais, cette fois, elle se refuse à lui. C’est non !

Jules Renard, 1898, Le Pain de Ménage – Cette pièce aurait pu avoir comme titre « On ne badine pas avec l’amour » ou « Le déplaisir de rompre ». Le mari de Marthe est monté se coucher. La femme de Pierre veille, dans sa chambre, leur petite fille souffrante. Marthe et Pierre sont donc seuls. Ils se mettent à badiner et s’amusent ainsi à bavarder à propos de l’adultère. Leurs ménages ne sont pas des enfers. Mais seront-ils toujours fidèles ? Marthe fait remarquer à Pierre qu’un homme ne s’approche d’une femme que si elle lui fait signe. Or, elle est fidèle à son mari et n’a aucune envie de le tromper. Mais elle n’est pas certaine que la part de l’imprévu ne vienne, un jour, à se manifester sous la forme d’un accident. Marthe et Pierre ne s’aiment pas, mais éprouvent alors du plaisir à parler d’amour. Un tel flirt est-il sans conséquences ? Non pas. Car ils pourraient partir tout de suite ensemble et s’aimer. Mais pour aller où ? À Marseille ?

Ces trois exemples ne montrent-ils pas que le risque de la rupture est au cœur de la scène de ménage ? Mais il peut y avoir un plaisir ou un déplaisir de rompre.

Il peut aussi y avoir un plaisir, voire une étrange joie, à faire une scène. Mais, parfois, de la scène à l’obscène, il n’y a qu’un pas.

Courteline, 1903, La paix chez soi – Il a trente-six ans, elle en a vingt-cinq. Ils sont mariés depuis cinq ans. Lui est un homme de lettres qui écrit de mauvais feuilletons à trois sous la ligne. Valentine, sa femme, ne se prive pas de se moquer de lui. Aussi lui reproche-t-il d’être injuste à son égard et de prendre plaisir à lui adresser des paroles blessantes. Scène de ménage ! Mais que veut-elle ? Qu’il la prenne dans ses bras et l’embrasse ? Pas du tout. Elle veut de l’argent. C’est le premier du mois. Il devrait donc lui donner huit cents francs. Or, il ne lui donne que six cent cinquante francs. Elle s’en étonne. Qu’est-ce qu’il lui prend ? Elle réclame les cent cinquante francs manquants. Il refuse de les lui donner. Il n’accepte pas qu’elle se moque de lui à tout bout de champ. Il a d’abord réagi en lui donnant des fessées, puis en cassant des bibelots. Cela n’a eu aucun effet. Alors il a décidé de lui infliger des amendes. Chaque fois qu’elle lui dit un mot blessant ou déplacé, un mot de trop ou de travers, il en prend note dans un petit calepin. Il a fait le compte ; elle lui doit cent cinquante francs. Mais, là-dessus, Valentine lui apprend qu’elle a une dette qu’elle doit acquitter le jour même. Elle a acheté à crédit une lanterne. Bien qu’elle l’ait cassée en arrivant à la maison, elle doit cet argent. Abasourdi par ce qu’elle lui apprend, son mari finit par lui dire : « Tiens, tu es trop bête, tu me désarmes ! Les voilà tes cent cinquante francs. » Valentine, touchée, laisse alors tomber : « C’est pourtant vrai que tu es un bon mari. »

Georges Feydeau, 1911, Mais n’te promène donc pas toute nue – Ventroux dispute sans cesse sa femme. Aussi celle-ci est-elle toujours à lui demander : « Enfin, qu’est-ce que j’ai encore fait ? » Il n’arrête pas en particulier de lui reprocher la manie qu’elle a de « se promener toujours toute nue ». Ce jour-là, il est quatre heures de l’après-midi. Il fait très chaud à Paris. Clarisse, qui revient d’un mariage, a changé de chemise. Elle a quitté sa chemise de jour pour sa chemise de nuit. Ventroux l’accuse alors de « manquer de pudeur ». Il lui fait remarquer que sa chemise est transparente et qu’on voit au travers. Or, elle n’hésite pas à se déshabiller devant leur fils Auguste qui a treize ans. Que son fils la voie toute nue, cela ne la choque pas : « Mon fils, c’est ma chair, c’est mon sang, c’est la chair de ma chair ! ». Mais qu’un mari, dès le mariage, obtienne le droit, alors qu’il lui est encore étranger, de voir sa femme toute nue, c’est là quelque chose qu’elle n’admet pas ! Elle trouve cela… indécent. En fait, Ventroux reproche surtout à sa femme de ne pas fermer la porte de sa chambre et de ne pas fermer les rideaux dans son cabinet de toilette. Ventroux, qui est député, a en effet peur que le redoutable Clemenceau, leur voisin d’en face, ne voit sa femme se promener toute nue. Il pourrait « faire un mot » sur lui et lui « coller un sobriquet ». Quelle drôle d’idée a eu Clarisse, la veille, de s’intéresser à l’étoffe du pantalon de Deschanel venu leur rendre visite ! Son mari lui reproche de s’être ainsi mise à « lui peloter les cuisses ». Elle lui répond, avec aplomb, que, décidément, « il voit le mal partout ». Mais le clou de la scène de ménage, c’est quand Clarisse, qui vient d’être piquée à la fesse par une guêpe, demande à son mari, retroussant sa chemise, de la sucer à l’endroit de la piqûre – et cela, en présence de Hochepaix, député lui aussi et adversaire politique de son mari. Son mari la repousse. En fin de compte, c’est un journaliste du Figaro, venu interviewer Ventroux, qui retire l’aiguillon de la fesse de Clarisse. Quand son mari s’offusque de ce qu’elle fasse voir ainsi son derrière à un rédacteur du Figaro, Clarisse se contente de s’exclamer : « Du Figaro ! Du Figaro ! » Tout cela ne tirerait peut-être pas à conséquence si Clemenceau, de sa fenêtre, n’avait vu la scène où le journaliste est penché sur le derrière de Clarisse et n’en avait ri. Il ne reste plus à Ventroux qu’à se lamenter : « Ah ! je suis foutu ! Ma carrière politique est dans l’eau ! »

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