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La dernière maîtresse de l’homme aux loups, par Marina Lusa

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1457 vues

Au cours de l’hiver 1972, Sergueï Pankejeff avait atteint sa quatre-vingt-cinquième année. Il attendait avec impatience l’édition allemande du livre contenant ses souvenirs[1]. Peu de temps après sa parution, cet ouvrage tomba par hasard entre les mains d’une jeune journaliste viennoise, Karin Obholzer. Fascinée par ce riche aristocrate russe ruiné par les révolutions de 1917 et contraint d’assumer un statut d’émigré le reste de son existence, la jeune journaliste décida de rencontrer coûte que coûte « ce monument encore vivant de l’histoire contemporaine russe et de l’histoire de la psychanalyse »[2]. De cette rencontre naquit le livre Entretiens avec l’Homme aux loups.

En ce temps-là, l’homme aux loups était terriblement tourmenté par une liaison ambivalente avec une femme acariâtre, un peu cupide, dépensière et peu accommodante. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que Pankejeff était rivé à cette maîtresse insatiable qui n’avait de cesse de lui réclamer de l’argent. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme, nommé Louise, était son symptôme encombrant.

« Je vais vous avouer quelque chose d’affreux : j’ai une amie… — Et alors ? répondit son interlocutrice […] Seigneur Dieu, s’écria l’homme aux loups, c’est une femme impossible, très impulsive qui ne recule devant rien […] Cette femme n’a aucune compréhension. Elle ne comprend aucun de mes intérêts. Elle ne fait aucun cas non plus de la psychanalyse […] Je ne peux même pas lui expliquer ce que c’est une dépression ! »[3]

Seulement voilà, à présent c’est une femme malade, sans ressources, qui n’a pas de sécurité sociale et qui veut être habillée à la dernière mode. Il ne pouvait pas rompre. C’était une situation sans issue. « Tout cela est un cauchemar. C’est du Dostoïevski vécu »[4] affirmait Sergueï Pankejeff avec désolation.

À la lecture de ces entrevues, il semble toutefois que durant un certain temps, les relations de l’homme aux loups avec Louise se passèrent sans heurts. Sergueï ne voyait Louise que lorsqu’il le souhaitait et dans les conditions qui lui convenaient. Tout se passait très bien. Après la mort de sa mère, en 1953, se sentant de plus en plus seul, il commença même à imaginer une vie dans laquelle Louise jouerait un plus grand rôle, tout en craignant qu’elle ne devint exigeante car elle voulait absolument se marier. Or, pendant les vacances de Noël 1955, il eut des grandes difficultés avec elle. « Les choses les plus horribles sont arrivées dans ma vie privée. J’ai dit et fait des choses déraisonnables, qui m’ont conduit dans une impasse. »[5]

Soudain, Louise changea complètement d’attitude. Elle estimait qu’elle avait un droit moral sur son amant. Vingt-cinq ans les séparaient. Comment un homme si vieux pouvait-il avoir une liaison avec une femme si jeune ?[6] Il avait le devoir de l’épouser ! Dès lors, elle le menaça de mettre un terme à leur relation. Médusé par cet ultimatum, Sergueï articula quelque chose qu’il n’avait aucunement prévu, soit une promesse de mariage.

L’immense joie de Louise fut à la hauteur du désespoir de l’homme aux loups. Mais il ne pouvait pas l’épouser et décida de ne pas tenir sa promesse en le lui faisant savoir sans tarder. Il passa aux aveux. Une explosion d’injures et des scènes effroyables s’en suivirent. Accablé par les remords de cette promesse de mariage non tenue, une idée lui traversa l’esprit, « une pensée absurde » : accorder à Louise une part de ses revenus[7]. Il se rendit donc chez un avocat et s’engagea par écrit à verser à sa maîtresse un tiers de ses revenus chaque mois. Il va sans dire que toute cette affaire avait grandement affecté physiquement et émotionnellement l’homme aux loups. Il se trouvait dans un tel état d’épuisement que la Krankenkasse, la sécurité sociale, l’autorisa à faire un séjour au sanatorium pour maladies nerveuses Rosenhügel[8].

Après l’épisode de Noël 55, les relations de Sergueï avec Louise connurent des périodes de paix relative et continuèrent parfois à être satisfaisantes. Mais, vers la fin des années 60, ses difficultés avec Louise devinrent permanentes, au point qu’au cours des dernières années, il ne vit Louise que le dimanche et passait les jours suivants à se remettre de cette « épreuve ». A la fin de la semaine, il se préparait de nouveau au prochain dimanche[9].

Jusqu’à son dernier souffle, Sergueï Pankejeff, versa à sa maîtresse non seulement l’argent de sa retraite (il travailla trente ans dans une compagnie d’assurances), mais aussi celui de la pension des Archives Freud ainsi que le montant correspondant à ses droits d’auteur.

Peut-être avait-il le désir de s’acoquiner avec des folles, s’interrogea l’homme aux loups face à la jeune journaliste[10].

[1] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, éd. Muriel Gardiner. Coll. «  Connaissances de l’inconscient », Gallimard, Paris, 1981.

[2] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, 1981, p.38.

[3] Ibid., p.98-99 et p. 164.

[4] Ibid., p. 229.

[5] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 378.

[6] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op. cit., p. 228.

[7] Ibid., p .235-236.

[8] L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, op. cit., p. 379.

[9] Ibid., p. 381.

[10] Obholzer K., Entretiens avec l’homme aux loups, op.cit, p. 158.

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