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La bête dans la jungle par Omaïra Meseguer

Auteur : 17/05/2015 0 comments 873 vues

BORDS DE SCÈNE

La bête dans la jungle

« Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà rencontrés? »[1] demande John Marcher à Catherine Bertram. Il se souvient vaguement du visage et de la voix de cette femme rencontrée dix ans auparavant. Catherine a gardé en mémoire chaque détail. Lui ne garde qu’une vague trace. Elle ne lui en tient pas rigueur et lui tend avec délicatesse le récit de leur premier échange : « Quel bonheur de retrouver l’exactitude de l’instant »[2] lui dit-il.

De la première fois qu’ils se sont vus, il ne reste pour John que des souvenirs insignifiants. Pour Catherine, il y a eu un dire qu’elle « n’a jamais oublié »[3] : une confidence. John est troublé d’avoir raconté son secret à cette femme. Ce qui n’a pas fait événement pour lui dans le passé, va le devenir à partir de la parole de cette femme dans le présent. Il est frappé par cette marque d’intérêt à son égard. Un nœud se fait.

« Vous m’avez dit que depuis toujours […] vous aviez au plus profond de vous la conviction d’être réservé à un sort très rare et mystérieux, à un événement d’ordre extraordinaire…»[4] Comme « une bête qui […] attend tapie dans la jungle. Prête à bondir »[5]. Catherine est curieuse : cet événement a déjà au lieu ? Non. Elle est la seule personne au monde à connaître le secret de John, ce qui la ravit. Il lui propose d’attendre en sa compagnie l’arrivée de cette chose extraordinaire. Ils décident d’attendre ensemble.

Se marier ? Il ne va pas exposer une dame « à la chasse au tigre ».[6] Il ne veut aucunement la déranger. Un quotidien s’installe. Catherine se languit car le destin exceptionnel n’arrive pas. Elle doute, il a peur. Il ne sait pas nommer ce qu’il craint. Être la seule qui connaît « le vrai regard »[7] de John, ne lui suffit plus. Elle ne sera pas témoin de l’exceptionnel à venir pour cet homme craintif. Elle n’a pas été l’extraordinaire qui change la vie de cet homme ; en tout cas, il ne le lui dira pas. Elle devient « le pain quotidien »[8] du couple. John est impuissant. Elle commence à s’éteindre.

Une fois qu’elle est partie, il s’aperçoit qu’il n’a pas vu la bête qui, pourtant, l’a touché. Il est trop tard. Rideau.

Le roman a été écrit par Henry James en 1903 et adapté au théâtre par Marguerite Duras en 1962, puis en 1981. Le décor voulu par Duras ressemble à un labyrinthe. John et Catherine se perdront dans les embranchements tout au long d’une vie. La bête prendra différents visages : le désir, la femme, la passion. Cet homme et cette femme n’osent pas dire alors qu’ils ne font plus que parler. Les corps ne s’effleurent pas. Le manque de courage[9] est patent et rend la pièce triste. Ils restent au seuil. Il font couple au seuil de la rencontre.[10]

[1] Duras M., Théâtre III, adaptation de « La Bête dans la jungle » de Henry James, Gallimard, 1984, p. 19.

[2] Ibid p. 23.

[3] Ibid p. 26.

[4] Ibid p. 28.

[5] Ibid. p. 31.

[6] Ibid. p. 37.

[7] Ibid. p. 40.

[8] Ibid. p. 44.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 131.

[10] La bête dans la Jungle a été mise en scène par Célie Pauthe au Théâtre de la Colline du 26 février au 22 mars 2015. La pièce était suivie de La Maladie de la mort de Marguerite Duras.

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