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« J’écris, je ne copule pas ! », « La Lettre précède l’Être… »

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1780 vues

À propos de RARE : Roman, Concept, Œuvre d’Art, de Stéphane Zagdanski

L’écriture est-elle une modalité pour vous de faire couple ? Une passion amoureuse ?

Au contraire :  je conçois l’écriture comme une mystique de la scission, et le premier couple  fantasmatique avec lequel je romps en écrivant, c’est celui que l’on est sensé former avec « le » lecteur, lequel n’existe pas davantage que lafemme. J’écris, je ne copule pas ! « Je n’écris pas pour être lu,  j’écris pour ne pas être vu », ai-je affirmé un jour. « L’essence même de l’écriture, son excellence raffinée, c’est de me rendre invisible. » [1] Le 14 décembre 1966, Jacques-Marie Lacan, lors d’une interview à la RTBF, expliquait : « Je dis qu’à l’être succède la lettre… »

Cette phrase, lue à 19 ans, m’a toujours passionné. Au point que dans mon premier essai, paru en 1991[2], je l’ai retournée à propos de la Cabale, où c’est la Lettre qui précède l’Être, puisque le Texte préexiste à la Création, comme l’exprime le Zohar : « Quand le Saint, béni soit-Il, voulut créer le monde, les lettres étaient encloses. Et pendant les deux mille ans qui précédèrent la Création, Il les contemplait et jouait avec elles. »

Voilà aussi pourquoi j’écrivais en introduction de L’Impureté de Dieu : « Souvent au réveil je me prends à penser que je n’existe pas. L’aube est encore en deçà de la nuit, les bruits de la ville s’esquissent seulement, suffisant pourtant à me laisser croire que non, décidément, je ne suis pas là. »

Écrire, c’est inscrire cette absence au monde, endurer sa dissociation d’avec toute société. 

RARE vient signer une rupture avec tout ce que vous avez produit  jusqu’alors  ? Pourquoi ?

« RARE », mon nouveau projet artistique et romanesque, ne rompt qu’avec la logique marchande et médiatique de l’édition et de la publication contemporaine. En ce qui me concerne, c’est plutôt un retour aux sources de mon art, un moyen radical de restituer sa rareté à mon écriture. L’idée initiale est née quelques mois après la publication de Chaos brûlant[3] mon dernier roman en dateLe monde des lettres est devenu intégralement tributaire de l’industrie des images : Le public a les yeux rivés sur des écrans et des « liseuses » d’ebooks ; la qualité matérielle de composition, d’impression et de fabrication des livres est catastrophiquement négligée et médiocre ; les thématiques littéraires s’enlisent dans un nihilisme morbide ; la surabondance des publications à chaque rentrée littéraire réduit le livre, cet « Instrument spirituel » (Mallarmé[4]), à n’être qu’une boîte de conserve remplie de mots, souvent dénués d’esprit, que rien ne distingue d’une autre conserve de mots empilée à côté sur l’étal d’un marchand de livres…

C’est pour avoir médité cette déréliction du monde des lettres que j’ai conçu RARE. C’est en songeant qu’un texte ne devrait jamais être un banal objet de consommation que m’est venu le désir de restituer à l’écriture son inimitable singularité spirituelle, élaborant un roman intégralement écrit et composé à la main, dont la forme et le fond auraient fusionné, un roman dont le manuscrit serait la substance même. Tout y concerne l’écriture. Non seulement le récit en détails d’une existence qui lui est vouée, mais l’aspect de chacune des pages composées. Concrètement, tout dans RARE est sacrifié à l’écriture, chaque page exhibant ainsi son « sacrifice » à l’intérieur de son cadre. Quels que soient les instruments de la rédaction (calame, plume, stylo, feutre, flacon d’encre, pastel, aérosols…), ils sont irrévocablement collés sur la pièce (papier, tableau, photo, vidéo) après avoir servi cette seule et unique fois.

L’écriture possède ainsi dans RARE un double aspect : l’un très visuel, parfois ludique, parfois d’un vrai raffinement esthétique ; l’autre, comme en éclipse derrière l’exhibition multicolore et protéiforme du premier, qui consiste à être invisiblement le vrai personnage symbolique du roman. Ce double aspect de l’écriture est là encore une référence discrète à la mystique juive du Tsimtsoum dans la Cabale lourianique, où Dieu se manifeste en retrait, en creux, au cœur de sa propre Création…

L’écriture de RARE peut être suivie page à page sur le site dédié suivant : http://bit.ly/rarefrance

Interview réalisée par Renée Adjiman

[1]                La Vérité nue, p. 321, Pauvert, 2002.,

[2]                L’impureté de Dieu, Souillures et scissions dans la pensée juive, Félin, 1991 (rééd. 2005).

[3]                Chaos brûlant, Seuil, 2012

[4]                Divagations.

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