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« J’ai aimé, j’ai adoré cet homme », par Francis Ratier

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1538 vues

Fin janvier 1929, Louise Landy sort libre du Palais de Justice de Paris. Elle a pourtant tué son mari et une once de préméditation n’est pas exclue[i]. Certes Maître Maurice Garçon lui prête son éloquence et, dès cette époque-là, ça ne compte pas pour rien, mais il faut surtout dire que Paul Grappe, son mari, n’était pas « Monsieur tout le monde ».

Avant de faire, dix ans durant, de 1915 à 1925, les beaux jours du bois de Boulogne et autres « établissements de Montmartre » sous le nom de « la belle Suzy » alias Suzanne Landgard, il passe sans solution de continuité d’un service militaire de deux ans aux premiers combats de la guerre de 14. Blessé une première fois, renvoyé au front, il n’échappe à la boucherie programmée que par une seconde blessure que les autorités constituées suspectent provoquée. Seule la désertion lui évite le retour au combat.

En plein Paris de guerre, il se cache en se travestissant, partage avec sa femme successivement plusieurs appartements comme le feraient deux amies libres de mœurs, se montre pour se cacher mais sans doute aussi, et c’est plus compliqué, se révèle en se cachant.

Il tapine au « Bois » « où son allure féminine plaît aux deux sexes », pratique l’échangisme et le maquerellage en même temps que le saut en parachute féminin, travaille comme « première » dans une maison de couture et mérite, de multiples façons, le titre de « reine des garçonnes » tandis qu’après quelques incursions dans le libertinage, plus sobrement, Louise prend un amant.

La fin de la guerre ne change pas grand-chose et il faut attendre la loi d’amnistie de 1925 pour que les déserteurs puissent à nouveau respirer à pleins poumons. Paul retrouve alors, sans complètement abandonner son travestissement, ses habits d’homme.

De bagarres en conflits, il ne parvient que difficilement à travailler, s’installe au café et devient un « querelleur à cinq litres par jour » accompagné de son book qui retrace la carrière de Suzanne.

Du Petit Journal à l’Humanité, la presse le courtise un moment, attendant de lui la réponse à des questions difficiles : « Monsieur Paul Grappe, vous qui avez été une femme, dites-nous ce que c’est ! » Il ne le sait pas bien. Pas trop non plus ce qu’il pourrait être comme père.

Quotidienne, la violence contre Louise se porte au paroxysme lorsqu’elle lui annonce être enceinte. Il n’est sans doute pas le géniteur mais marié avec elle depuis 1911, il est le père. Il la menace avec un rasoir : « Je vais te sortir ton salé que tu as dans le ventre ».

À la présence du « salé pleurnicheur », il ne se fait pas. Et c’est pour défendre l’enfant maltraité, alors âgé de deux ans et demi, que Louise passe à l’acte. Si la mère courage émeut le tribunal et l’opinion publique, la femme reconnait sans ambages : « J’ai aimé, j’ai adoré cet homme »[ii].

[i]   Cf. Virgili F. & Voldman D., La garçonne et l’assassin, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013, p. 17.

[ii]  Ibid.

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