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Interview avec le Dr Pascal Feinte

Auteur : 25/05/2015 0 comments 1451 vues

Propos recueillis par Francesca Biagi-Chai

 

Docteur Feinte, vous êtes psychiatre en institution, praticien hospitalier au Groupe hospitalier Paul Guiraud de Villejuif, responsable d’une unité d’hospitalisation de jour « intra-muros »[1] et par ailleurs vous y assurez des consultations externes, ce qui n’est pas si fréquent. Vous vous trouvez ainsi dans un lieu carrefour, dans la vie des patients, entre l’hôpital et leur vie à l’extérieur, en société.

De cette place, que pouvez-vous nous dire des liens qui se tissent ? Comment, d’après vous la libido circule-t-elle ? Pensez-vous que cette modalité particulière favorise un certain type de relations, assure un continuum, soit une forme de libido qui réunit ?

Il s’agit bien d’un lieu qui fait lien. L’hôpital n’est plus un lieu menaçant, il devient familier, autrement dit quelque chose de libidinal se développe de fait à travers les rencontres régulières, rendez-vous ou bien activités de l’Hôpital de jour. Celui-ci est connu des patients par son nom Pavillon Nord : il s’agit d’un ancien logement de fonction transformé à peu de frais, qui a gardé une dimension modeste et accueillante. Le temps des activités, des pauses cigarettes ou du café permet ces liens, des goûts communs se rencontrent. Et puis les jardins de l’hôpital ne sont pas loin !

Les patients connaissent ce lieu par les soignants mais aussi entre eux par le bouche à oreille.

Le bouche à oreille, dans sa spontanéité, ne relève t-il pas ce pas d’une dimension libidinale de bon aloi ?

C’est un lieu d’échanges par excellence, un carrefour où les patients parlent aux thérapeutes mais aussi parlent entre eux, se retrouvent, etc. Les patients viennent de chez eux, d’autres sont en « accueil », parfois en état plus aigus, venant des pavillons d’hospitalisation temps plein. Les liens se font ou se défont suivant la logique de chaque sujet. Ce qui fait de chacun d’eux quelqu’un de tolérant susceptible de parler à d’autres qui vont moins bien. Ainsi des liens se nouent entre patients avec ces histoires ordinaires ou moins ordinaires.

 

Ce que vous venez de dire laisse supposer que des couples se forment dans l’institution. Est-ce le cas ? Si oui, on peut penser que ces couples ne s’en cachent pas. C’est l’institution comme lieu d’un discours, pas les murs de jadis.

Oui, des couples se font et se défont… et ni plus moins que dans la vie ordinaire. Ils évoluent et se présentent à nous, ils ne s’en cachent pas. Chaque unité d’hospitalisation a son règlement intérieur, c’est une obligation légale. Pour l’ensemble du service, nous n’avons pas mentionné de réglementation du comportement amoureux ou sexuel ! Pour autant le droit civil et pénal comme ailleurs s’y applique.

 

Qu’en est-il des couples eu égard à la dimension du soin ?

Si les couples se forment, un principe est de rester vigilant sur les conséquences pour chaque sujet sans pour autant empêcher ou favoriser leur formation, bien entendu. A titre d’exemple, il y a quelques années, une de nos patiente est partie vivre en MAS (Maison d’Accueil Spécialisée). Elle avait noué une relation avec un pensionnaire. Cette institution avait cru bon au nom d’un droit à la vie sexuelle de les mettre dans un studio prévu pour des couples. Avoir un petit ami ne signifie pas automatiquement être en couple. La patiente s’était mise à devenir violente et à délirer.

Je pense aussi à une histoire plus récente. Un patient, de l’hospitalisation de jour, avait, dans sa mission de vouloir sauver l’autre, pris sous son aile une jeune patiente en difficultés sociales. Celle-ci ne voulait plus habiter chez ses parents. Tous les jours ce patient venait nous expliquer qu’il faisait cela en tout bien, tout honneur et puisque les services sociaux ne faisaient pas leur travail, lui le ferait. Là, ce n’est pas tant sur sa vie amoureuse qu’il a fallu intervenir que sur sa mission de vouloir sauver l’autre, un nom de sa mégalomanie.

Enfin, ce lieu carrefour apporte-t-il quelque chose de plus ou de différent au lien transférentiel ? Qu’en est il du couple patient-psychiatre dans ce contexte ?

Quelque chose de plus ? Certainement, dans la mesure où cette unité fait exister un lieu de soins en tant que passage articulé entre le monde des autres et le monde intime. Et c’est là, dans ce passage, que le psychiatre prend une place. Il fait couple avec le patient comme un partenaire « décomplété ». Avec la psychanalyse, le psychiatre en effet, se passe d’une position de maîtrise. Ici, a fortiori, l’espace offert par l’accueil institutionnel majore cette décomplétude. En ce sens il rejoint la position de « secrétaire de l’aliéné » avec la possibilité d’offrir un temps et un espace diversifié pour celui qui se présente comme anxieux, délirant…

Chaque fin de mois une patiente prise en charge dans l’unité était mise en difficulté par les excès de jeux d’argent de son mari. Elle a pu trouver un apaisement dans ces moments difficiles. Elle arrivait agitée, tremblante, prête à rompre avec son mari. Quand l’argent et le mari étaient de retour, elle pouvait, en ce lieu, vociférer à la cantonade, tout en envoyant balader le psychiatre devenu à son tour l’incapable et le pas gentil. Le lieu a permis d’espacer ces moments de crises et maintenant les fins de mois sont plus légères.

Après un parcours socio-éducatif plutôt violent, un jeune homme a pu trouver dans l’institution une manière d’appliquer sa trouvaille « être un artiste sérieux ». Alors qu’il est devenu quelqu’un de plus sérieux, sa famille fait pression pour qu’il se marie avec une fille de pays et devienne ainsi à leurs yeux un homme accompli. La présence en creux du psychiatre dans ce couple avec le patient permet d’atténuer la volonté féroce de la famille de faire de lui un homme : un homme, « un vrai » répondant aux critères supposés classiques, femme, travail, enfant… Il peut continuer d’échanger sur son art, le rap, mais aussi d’envisager une vie d’homme marié sans retomber dans la violence de ses débuts.

[1] Cf. Biagi-Chai F., « Tordre l’institution », Quarto, n° 84, juin 2005, p. 65-67.

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