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« Internet est plein du corps ! », rencontre avec Xavier De La Porte, rédacteur en chef de Rue 89

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1898 vues

Qu’est ce que « faire couple » vous évoque ?

Cela évoque une relation durable sur la base d’un lien amoureux entre deux personnes, qui repose sur des critères plus ou moins discutés comme la fidélité, l’exclusivité, la priorité.

Je n’emploierais pas ce terme pour parler d’autre chose que d’amants, sauf peut-être pour les enfants : je pense que je suis amoureux de mes enfants, je n’en suis pas amoureux sexuellement et je n’excuse pas du tout les conduites incestueuses, mais je peux être ému, énervé, jaloux. D’ailleurs il n’y a pas tellement d’êtres dont on aime la peau hormis ses amoureuses et ses enfants. Et j’ai du mal à imaginer qu’on puisse faire couple avec un objet, un animal, une pratique artistique.

En quoi et comment l’arrivée du numérique a-t-il modifié le lien amoureux ?

Pour aborder ce sujet, je me méfie des analyses « macro » à l’échelle d’une génération, on en apprend bien plus en évoquant avec les gens leur rapport singulier au numérique ou en lisant « Vie de baise » que nous publions sur Rue 89. Les applis et les usages des applis évoluent si vite et varient selon les lieux et les âges. La façon dont les nouvelles technologies comme le texto ou skype interviennent dans le rapport amoureux en dehors des sites de rencontre est aussi un sujet passionnant. Et puis, cela a bouleversé le champ des pratiques sexuelles, concernant la masturbation par exemple !

Aborder cette question relève donc d’une approche impressionniste : entre ville, province, grandes villes et petits villages, ce n’est pas la même chose.

Plutôt que les statistiques ou les grandes études de sondage ou de sociologie, il faut rencontrer les anthropologues, les ethnologues, les ethnographes, les « psy » dans leurs cabinets, les romanciers, les journalistes de terrain, etc.

En fait chaque appli s’approprie de manière différente par les usagers…

Dans le cas des rencontres, il y a les applis qui permettent d’aller droit au but, par exemple « JHBM (jeune homme bien monté) cherche plan ce soir à Périgueux ». La réponse c’est « PIC » (picture) et trois secondes après apparaissent trois photos : un cul, un sexe, un torse, puis l’heure et le lieu du rendez-vous. Ça a commencé avec les sites homos mais ça gagne du terrain chez les hétéros.

Pourtant, appli par appli, personne par personne, le moment de la rencontre amoureuse diffère de la question de la relation à distance, des plans sexes, du maintien d’une relation ou du jeu à l’intérieur d’un couple. En fait, le numérique fait émerger des choses qui ont toujours été là, mais qui tout à coup s’écrivent et il n’existe pas encore d’outils pour les analyser.

Cette masse de données ne permet pas de mieux comprendre l’amour.

Pour cela, il faut des poètes, des philosophes, des psychanalystes.

Les applis utilisées par les générations d’après 68 distinguent plus nettement le sexuel de la rencontre amoureuse, laquelle reste une affaire de hasard. Les critères de choix ordonnent, classent pour répondre à l’exigence informatique de constructions de bases de données. Comme le classement d’images reste difficile, cette classification se fait par les mots, ce qui oblige à donner des noms à tout. Par exemple, dans ce que l’on appelle « les tubes » pour classer les milliards de vidéos de sexe, les gens taguent et font des associations de mots de plus en plus compliquées. D’où l’appellation du site de « culture porn » en français : « le Tag parfait ».

Ces modalités numériques laissent-elles une place au hasard, à la surprise ? Car même si elles facilitent la mise en relation y compris sexuelle, dans la rencontre amoureuse quelque chose échappe…

Je le pense fondamentalement. Ça ne fait que repousser les questions, on parle de choses tellement fines ! Ces classements sont inopérants, mais il s’y invente de nouveaux codes langagiers ou de présentation de soi. Dans le cas de PIC dont je parlais tout à l’heure, le type a sélectionné ces trois photos comme présentation de lui-même: ce qu’il donne à voir c’est son torse, son cul et son sexe qui bande ! Ça m’amuse beaucoup, on pourrait mettre autre chose, non ?

Je lisais récemment Jane Austen, dans ces romans du XVIIIe aux sociétés ultra codifiées, les personnages font la même chose avec d’autres outils que ceux d’aujourd’hui. Une ethnologue, Elisabeth Schneider, a travaillé sur les pratiques scripturales des adolescents pendant deux ans et s’est intéressée à ce qu’elle a appelé le syndrome Cyrano. Il désigne le fait qu’on délègue l’écriture du texto amoureux à celui ou celle qui est le plus doué pour le faire. De toute les pratiques exégétiques, le texte du texto court, donc très allusif, a été ré-investi par l’épistolaire amoureux récemment, après avoir été quasiment épigrammatique. Alors que le mail d’amour ne marche pas très bien, les gens s’excusent d’envoyer des mots d’amour par mails comme si ce canal-là ne convenait pas.

C’est tout à fait juste : avec le portable il y a une évidence…

C’est un objet qu’on porte sur soi, il est dans la poche, c’est intime, et cette étude montre aussi que le texto remet la voix en circulation : on cherche toujours sur quel ton ça a été écrit. Elle raconte que deux jeunes-filles hésitaient entre un point et trois petits points pour terminer un texto, elles trouvaient qu’un point c’était trop assertif et trois petits points trop suggestif. Du coup elles ont mis deux points ! Comme ça le destinataire pouvait penser que c’était un point doublé ou trois petits points qui n’étaient pas allés jusqu’au bout. C’est une façon de remettre à l’autre l’interprétation, c’est magnifique !

Ces usages ré-interrogent le rapport à la langue, à l’interprétation et à ce qui s’écrit

On invente de nouvelles codifications, ce sont des petites normes qui changent extrêmement vite, parce que chaque appli les reconfigure. Il y a vingt ans, appeler quelqu’un sur son portable et avoir son numéro étaient signe de rapport intime. Aujourd’hui, c’est inversé. Auparavant, on se sentait le devoir de répondre quand son portable sonnait ; aujourd’hui, les jeunes ne répondent pas. Les codifications changent selon l’usage. Il faudrait un jour raconter ce que c’est que de réussir à faire se déshabiller devant skype pour la première fois quelqu’un qui ne l’a jamais fait, il faut des trésors de rhétorique ! Il faudra qu’un écrivain se penche sur le sujet !

Des couples vivant éloignés géographiquement témoignent avoir maintenu leur désir et leur lien sexuel via skype.

Via skype, les sextos, les textos coquins, sexys, ou carrément pornos, avec images ou sans images. Qu’est-ce que ça veut dire envoyer une photo érotique en terme de mise en scène, qu’est-ce-qui est montré et comment l’envoyer ? Choisir le texto ou par snapchat ? Sur snapchat, la photo disparaît au bout de quelques secondes. Envoyer une photo pose une question de confiance, celui ou celle qui la reçoit peut en faire ce qu’il ou elle veut : on connaît le revenge porn !

Il y a l’image que l’on voit, le texte que l’on lit, mais la voix que l’on écoute manque-t-elle ?

Non parce que les gens continuent à s’appeler, à se dire des choses même si chez les jeunes générations, l’usage de la voix diminue au profit du texto. Mais on a oublié les subtilités des pratiques antérieures par exemple, concernant la lettre amoureuse, le choix du papier était essentiel. Odeur, qualité du papier, pliure, etc. Tous ces signes matériels disaient l’importance de cette lettre-là. Tout ça a disparu mais on a ré-investit d’autres champs, créé de nouvelles complexités. Par exemple, l’usage des photos, de formules percutantes produisant un effet sur le corps, les smiley, les émoticônes, tout ce qui permet de donner un ton, parce que plus l’objet est froid, plus il faut lui donner du corps. Internet est plein du corps !

Et puis on a un rapport très physique à nos objets. C’est amusant de voir en réunion comment les gens touchent leur téléphone !

Certains font couple avec !

Oui, d’une certaine manière. La façon dont ils le regardent. Il y a ceux qui le déverrouillent avec le pouce, avec le majeur, de manière très sensuelle, ce sont des objets évidemment investis corporellement. 

Quoi de nouveau lié à l’usage de ces outils sur les modalités de faire-couple ?

Ce qui a changé tient au fait d’avoir beaucoup d’informations sur la personne qu’on rencontre, juste après l’avoir rencontrée, voire avant. Auparavant, ce n’était le cas que dans les rencontres arrangées, mais une fois le mariage arrangé disparu, on a vécu sur cette mythologie de la rencontre spontanée. Avoir une masse d’informations sur une personne c’est un retour en arrière…

Pour l’instant, chacun le fait selon sa maîtrise des outils. Mais l’avenir c’est ce que Google va proposer avec les lunettes : à partir d’une reconnaissance faciale, un portrait s’affichera. Ainsi, dans une soirée, chacun viendra avec son graphe social répertorié, et il n’aura plus qu’à classer, comme sur Facebook : en couple, célibataire, etc.

Il y a un coté ludique dans ces interfaces : ce sont des jeux où certains jouent, d’autres souffrent, comme dans un bal.

C’est intéressant de l’aborder ainsi, mais les applis fomentent le rêve de maîtriser le hasard de la rencontre comme dans la série Osmosis sur Arte.

Osmosis pose une question du point de vue de l’industriel qui réussirait à inventer le truc parfait : il s’agit de stratégies industrielles. Meetic par exemple vendait la promesse d’offrir le match parfait. Après, il y en a eu d’autres. Tinder est arrivé pour vendre plutôt la proximité. Mais chacun achoppe sur l’individu qui en fera l’usage qu’il va imaginer. Les plates-formes qui fonctionnent le mieux sont les plus ouvertes dans leurs usages. Twitter par exemple. Ce sont les twittos qui ont créé les codes, le # a été inventé par un twittos et non pas par twitter ! Aujourd’hui, on fait des prédictions de durabilité des couples à partir des échanges sur Facebook. Une étude montre que la durée moyenne est de trois à quatre ans, donc courte.

Et puis, dans les applis, il est aussi promis d’éviter « de se prendre une veste ». Car cette peur du ratage, du refus de l’autre existe.

Mais au final, elle existe toujours la veste ! Ce n’est pas parce que l’appli dit « oui » que la personne est troublée ! Ça me fait penser à une situation bizarre que j’ai vécue. J’avais une heure à perdre dans un café en attendant un coup de fil. Devant moi, il y avait deux filles au bar, dont l’une de dos, avait un corps superbe. Je commence à lire. La fille qui avait un joli corps me regarde et me dit « je peux poser ma veste ? », puis elle s’assied, me parle et au bout d’un quart d’heure s’approche « je peux vous embrasser ? » Et moi – situation fantasmatique – je lui dis « ben non »! « Pourquoi? » dit-elle. Je lui rétorque : « je ne sais pas, parce qu’on ne se connaît pas, je ne suis pas un garçon facile… » Nous parlons encore un peu, ses copines repartent, elle reste. Je reçois alors l’appel que j’attendais et la préviens que je dois partir, elle me répond : « Vous êtes sûr, je vais dîner avec des copains, après je vais en boîte, on peut se retrouver après ? »

Je finis par lui dire au revoir alors que c’était un canon !

Que disent l’ordinateur, l’algorithme, de cela ?

Nous pourrions conclure sur cette question. En tous les cas, il ne peut rien dire à votre place, c’est certain.

Les signes contradictoires, ce truc au tréfonds de soi qui fait que l’on va agir ou pas reste tellement opaque à soi-même, comment est ce que ce ne serait pas opaque à un algorithme ?

Entretien réalisé par Dominique Pasco et Ariane Chottin

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