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Insatiable Mirra. Le choix de Max Eittington, par Laura Sokolowsky

Auteur : 21/06/2015 0 comments 709 vues

Quand le nœud du couple ne peut être défait

Un couple intriguant du mouvement analytique fut celui formé par le psychanalyste juif d’origine russe Max Eitingon, créateur et directeur du premier institut de psychanalyse à Berlin, et Mirra Jacovleina Raigorodsky, comédienne russe du Théâtre de Moscou. Ils se fiancèrent en 1912 et leur mariage eut lieu l’année suivante. Freud considérait que le choix amoureux de Max Eitingon lui fut dicté par sa névrose : cette femme était son symptôme encombrant. Freud n’aimait pas Mirra, il lui reprochait de ne jamais laisser son riche mari en paix. Selon lui, cette femme dépensière ne supportait rien de ce qui pouvait la séparer de son époux. Elle souhaitait, égoïstement, le garder auprès d’elle.

Freud était assurément contrarié de n’être pas parvenu à soulager son disciple de cette tyrannie hystérique et amoureuse. Or, il n’y avait rien à faire : le nœud qui l’attachait à Mirra ne pouvait être rompu. Max serait-il en mesure de remplir ses obligations vis-à-vis du mouvement analytique ? Pour rassurer ses collègues et obtenir la présidence déléguée de l’IPA qu’il réclama après la mort de Karl Abraham survenue en 1925, il dut promettre que son épouse lui laisserait du répit. Freud interpréta le caractère symptomatique de l’oblativité obsessionnelle qui liait Max à la demande insatiable de cet autre féminin.

Arnold Zweig fit référence aux tourments imaginaires de Mirra et Freud lui confia sur le tard ce qu’il pensait vraiment de l’épouse de son collègue : « Je ne l’apprécie pas. Elle a la nature d’un chat, et je ne les apprécie pas non plus […] Elle n’éprouve pas la moindre sympathie pour les intérêts, les amis, les idéaux qui sont les siens ; ce qu’elle affiche devant moi est feint […] J’ignore s’il représente plus à ses yeux que le portier qui ouvre la porte sur tout le luxe inutile et sur la satisfaction de ses humeurs et évitements singuliers. Faut-il qu’une vieille femme comme elle dispose d’une caisse contenant exactement cent paires de souliers bas, comme elle me l’a montré un jour ?[i] ».

Héritier d’une famille possédant une prospère entreprise d’exportation de fourrures, Max Eitingon dépensait et voyageait beaucoup. Il emmenait son épouse fréquemment indisposée se reposer dans les grands palaces de la Côte d’Azur. Son style de vie était celui d’un grand bourgeois qui appréciait les belles choses et ne s’en privait pas. Son salon était ouvert aux artistes et aux écrivains de renom. Rilke et Pirandello s’y rendaient, des émigrés russes y étaient accueillis. En dépit de son dévouement à la cause analytique, le psychanalyste vivait par conséquent entre deux mondes. Il évoluait entre des univers qui ne communiquaient pas entre eux : la psychanalyse et la communauté d’émigrés russes composée d’artistes et d’intellectuels. Freud désapprouvait ce mode de vie luxueux et mondain qui n’allait pas selon lui avec la façon dont un analyste doit se conduire. Modération et réserve ne sont pourtant pas typiques de l’âme russe[ii].

Peu de temps après avoir prononcé l’éloge funèbre de Sándor Ferenczi décédé en mai 1933, Max se prépara à quitter l’Allemagne. Son choix d’aller vivre en Palestine n’étonna guère ses amis qui connaissaient son extrême sensibilité à l’antisémitisme ambiant. Cette décision inébranlable de quitter l’Allemagne fut mal accueillie. À la fin du mois de novembre, Max vint à Vienne et Anna Freud rapporta à Lou Andreas-Salomé qu’il ne partait pas de gaîté de cœur. Ce départ en Palestine fut donc mal perçu, l’on soupçonna l’influence néfaste de Mirra car celle-ci avait toujours rêvé d’avoir son mari libre de tout engagement professionnel. À Vienne, le départ du directeur de l’Institut de Berlin fut vécu comme un abandon. C’était sûrement le choix de Mirra. Il fut considéré que le mari était l’artisan de son propre malheur.

Le 1er janvier 1934, Lou Andreas-Salomé reçut une longue lettre de Palestine. Étant donné la description idyllique et l’avenir radieux qui paraissait lié à la réalisation de ce projet d’installation, Lou s’étonna de ne pas trouver la signature habituelle de Mirra au bas de la lettre. Cela ne fit que renforcer l’idée que le mari obéissait à sa femme, qu’il était parti à regret et qu’il allait souffrir de cet éloignement. L’entourage de Freud lui en voulait de quitter son poste de directeur de l’Institut de Berlin, comme s’il était un déserteur. On devait mener le combat en Europe, là où Freud se tenait. Son adhésion de jeunesse aux valeurs du sionisme, son désir d’installation à Jérusalem comptèrent moins que le jugement suivant lequel Max se soumettait au caprice d’une possessive épouse.

En vérité, Mirra détestait la poussière du désert. Ce qu’elle aimait, elle, c’était la Riviera.

[i] Lettre de Freud à Arnold Zweig du 10 février 1937.

[ii] Freud avait du reste prié Max Eitingon de donner de l’argent à son autre russe, dit l’Homme aux loups, lorsque ce dernier fut ruiné à cause de la Révolution de 1917.

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