content detail

Inconnu partenaire, par Bernadette Colombel

Auteur : 05/11/2015 0 comments 775 vues

La force des « liaisons inconscientes » est l’un des fils qui trament la nouvelle de l’auteur Truman Capote dans Bonjour, l’inconnu[1].

Georges, marié, ayant un emploi stable, commet une série d’actes qui le conduiront à sa perte, en lien avec une jeune fille de 12 ans, Linda Reilly, dont il a trouvé une bouteille qu’elle a mise à la mer.

L’histoire commence quand Georges, à la plage avec son fils, trouve la bouteille et le message d’une jeune fille qui promet des caramels au chocolat, à qui lui répondra. Georges tait sa trouvaille à son fils ; plus tard, il s’interroge sans avoir de réponse sur les raisons de son silence ; il dira : « mais, c’est comme ça ». Il s’enferme alors dans son bureau pour répondre longuement à la fillette plutôt que de lui envoyer une carte comme il avait pensé le faire au départ. Il adresse à l’enfant « les souvenirs affectueux d’un ami ».

Quand il propose à ses collègues les caramels promis par la jeune fille, il raconte qu’ils ont été offerts par sa fille ; l’un des gars ne le croit pas et le taquine en lui disant qu’ils proviennent de sa « petite amie ». Il apprend par cœur une autre lettre de l’enfant et, le soir, jusqu’aux petites heures du matin, il s’enferme à nouveau pour écrire à l’enfant, tout en buvant, prétextant à sa femme qu’il a du travail professionnel à faire. Pour une des rares fois de sa vie conjugale, il s’impatiente et monte le ton envers sa épouse qui frappe à la porte du bureau, s’inquiétant de l’heure tardive. Il justifie son geste en se disant « qu’il y avait cette pauvre jeune fille esseulée et malheureuse, qui m’avait ouvert son cœur. Que penserait-elle si elle ne recevait rien de moi ? »

Quand sa femme trouve une photo de Linda Reilly, rangée avec celles de ses autres enfants dans son portefeuille, il lui raconte qu’il s’agit de la photo de la fille d’un compagnon de voyage qui l’a oubliée. Plus tard, il dit à propos de sa compagne : « j’aurais dû lui raconter toute l’histoire à ce moment-là ».

George vit un malaise : « Pourquoi est-ce que je me mets dans cet état-là ? Je n’ai rien fait de mal ». Quand il voit dans les toilettes les morceaux de la photo qu’il a déchirée, il a le « vertige » : « je me faisais l’effet d’un assassin armé d’un couteau qui l’avait tailladée en lanières ».

Après la nuit blanche où il a rédigé et posté la lettre à la fillette, Georges ne va pas travailler, mais se rend au Yale Club pour y dormir durant la journée. En relatant son histoire à une connaissance, il parle de lui comme d’un « condamné ».

Puis la jeune fille lui téléphone au travail, lui demandant de venir chercher son chien, Jimmy, afin de le sauver de l’euthanasie décidée par sa mère : « J’en mourrai si ma mère le pique », dit l’enfant. Dès cet appel, George décide d’aider « cette pauvre gosse à sauver son chien ».

Mais les parents de Linda Reilly imaginent « des tas de choses terribles » à propos de George dont ils ont trouvé les lettres qu’ils ont jugées de « nature équivoque ». Deux policiers mènent une enquête auprès de George sur les liens avec la fillette. George les convainc du caractère inoffensif de ses relations avec Miss Reilly, mais sa femme est « la seule qui n’a pas du tout pris cette histoire comme une plaisanterie absurde ». À ce moment-là, auprès de sa femme, il nie que la photo du portefeuille est celle de l’enfant dont parlent les policiers.

Georges pose une série d’actes entourés de silence, de mensonges et d’un malaise personnel, indices de l’intime jouissance qu’il veut cacher et sauvegarder. La jeune fille devient la partenaire imaginaire qui vient voiler manifestement un réel. Georges est habité par ce qui le ravage, un insu, au point que sa vie, tant sociale que conjugale, est perturbée. Son employeur constate sa désorganisation professionnelle, son épouse imagine la tromperie, les parents de la jeune fille s’inquiètent des intentions de George : les autres se fourvoient sur la nature des liens qu’il entretient avec l’enfant. Agi par le réel qui l’habite, Georges se retrouve seul, sans emploi, divorcé, dépressif, non reconnaissable. « Votre vrai partenaire, c’est votre réel »[2], disait Jacques-Alain Miller.

[1]  Capote Truman, « Bonjour, l’inconnu », in Musique pour caméléons, Gallimard, Folio, 1982, pp. 207-222

[2] 15e épisode de la série Histoire de… psychanalyse, diffusée sur France Culture, le 17 juin 2005.

About author

Faire Couple

Website: