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« Il n’y a de roman que d’amour », entretien avec l’écrivain Philippe Forest.

Auteur : 11/10/2015 0 comments 1430 vues

Que pouvez-vous nous dire de votre roman Un nouvel amour ?

En mêlant comme je le fais dans tous mes livres le vécu et le fictif, je raconte une histoire d’amour que je ne comprends pas mieux que quiconque en a connu de semblables. Je crois que c’est d’ailleurs le grand sujet du roman. Mieux : sa raison d’être. A la fin de mon livre, j’écris : « Il n’y a de roman que d’amour. » La formule, à l’époque, a frappé les lecteurs, a choqué certains critiques qui trouvaient trop catégorique une telle affirmation, soutenant que le roman, c’était aussi et quand même autre chose… J’ai vu qu’on en avait fait quelque part un sujet de dissertation pour les étudiants en lettres. Je peux sans mal imaginer les arguments, les exemples qu’un tel sujet appelle et la conclusion nuancée vers laquelle ils conduisent.

Mais en ce qui me concerne, je persiste et signe. Tous les romans le prouvent, qui ne parlent que de couples qui se font, se défont, se font et se défont. Parce qu’ils ne sont concernés que par cette double dimension de désir et de deuil qui ouvre dans chaque existence ce creux d’où l’impossible nous appelle et à quoi – de quoi – répond le roman.

C’est vrai aussi de mes livres – et particulièrement du Nouvel Amour. Comme l’indiquent assez les références qui renvoient à la grande littérature poétique et romanesque du romantisme, aussi authentique qu’en soit le propos, je revisite dans ce récit et à ma manière un genre qui est celui du « roman d’amour ».

Et sur le couple mis en scène dans votre roman ?

Pour autant que je puisse en juger, la relative singularité de l’histoire que je raconte tient à la manière dont elle montre bien quel lien unit l’expérience du désir et celle du deuil ; ce qu’il y a de deuil dans le désir, ce qu’il y a de désir dans le deuil.

Cela tient au fait que l’un des couples que je mets en scène a perdu son enfant. Mais cela prend, je crois, la valeur d’une vérité universelle à laquelle ce que j’ai moi-même vécu et qui fait la matière de tous mes livres m’a rendu attentif.

En ce sens, même si on peut le présenter sur le mode naturaliste comme un roman de l’adultère, Le Nouvel Amour, pour moi, est tout le contraire : c’est un roman sur la fidélité, la fidélité à autrui et à soi-même, la fidélité à ceux qui sont morts, la fidélité à celles que l’on aime ou que l’on a aimées, la fidélité à la vie.

Le titre emprunté à Rimbaud exprime cette formidable faculté de recommencement propre à l’amour et liée dans mon esprit à l’épreuve de la « reprise » dont parle partout Kierkegaard. Qu’une telle « reprise » soit toujours possible mais à la façon d’une promesse dont nul ne sait si elle sera ou non tenue, c’est ce que dit mon roman. C’est pourquoi sa fin reste ouverte.

 

En tant qu’écrivain, peut-on attraper par les mots la part mystérieuse de ce qui fait couple ?

Je doute qu’on puisse déduire de mes romans, et particulièrement du Nouvel amour sur lequel vous m’interrogez, une théorie même très vague du couple et de ce qui le constitue. En tout cas, je m’en sens incapable. Je ne crois pas que quiconque y parvienne – sauf, bien sûr, à défaire ce que j’ai fait comme romancier et à le refaire sous une autre forme qui n’aura plus rien à voir avec la première.

L’idée même qu’on puisse tirer des enseignements pratiques d’un roman me laisse d’ailleurs perplexe. La littérature a un autre objet : elle nous fait éprouver le vrai mais sur le mode d’un vertige qui rend la vérité dont je parle insusceptible d’être convertie en une autre langue que celle dans laquelle elle s’exprime. Tout cela pour dire que Le Nouvel Amour ne contient aucunement un manuel de conseils conjugaux à l’égard des couples d’aujourd’hui. L’idée même me fait sourire. Je n’ai de conseils à donner à personne – et particulièrement en une pareille matière.

Lorsque je l’ai eu écrit, je ne savais pas comment il se terminait. Je ne le sais toujours pas aujourd’hui. La littérature, c’est bien connu, n’est pas là pour donner des réponses aux questions qu’elle pose. Elle n’enseigne à personne à être meilleur époux, meilleure épouse, meilleur amant, meilleure amante. Elle témoigne juste, comme je le disais, de cette part de deuil et de désir qui constitue nos existences, nous fait proprement humains et à laquelle l’expérience de l’amour, pour qui veut en prendre le risque, nous permet d’accéder parfois. C’est déjà beaucoup.

La meilleure définition du couple, je la trouve dans un vers fameux d’Aragon ; « ensemble séparés ». Cela dit tout. Et cela rejoint la formidable leçon d’amour qu’énonce, quand on sait la lire, la conclusion de l’Ulysse de Joyce – le plus grand roman sur le couple, si vous voulez mon avis – lorsqu’il réunit ses deux héros dans leur lit.

Interview réalisée par Fouzia Taouzari-Liget

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