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Homme et machine : quel couple ?, par Karim Bordeau

Auteur : 18/10/2015 0 comments 604 vues

Tout le monde se souvient, dans L’Odyssée de l’espace de S.Kubrick (1968), du fameux meurtrier Hal, ordinateur de bord du vaisseau Discovery One, doté d’une intelligence artificielle. Kubrick montre à cette occasion quel fantasme peut hanter le logicien, celui d’un couplage « harmonieux » entre l’homme et la machine, au sens où Alan Turing le formule dès 1936 dans son article[1] sur la théorie de la décision et des nombres calculables.

En 1950, il reformule nouvellement sa question les machines peuvent-elles penser ?, dans les termes d’un jeu à trois : un couple, un homme (A) et une femme (B), et un interrogateur (C) de l’un ou l’autre sexe. Celui-ci est logé dans une pièce à part, séparé de A et B. Le but du jeu, pour C, est de savoir lequel des deux autres, A ou B, est la femme (les questions et réponses obtenues étant idéalement dactylographiées) ; la finalité de A est d’induire C en erreur, celle de B de l’aider.

Mais qu’arrive-t-il alors si une machine prend la place de A dans le jeu ?

Tel est, dans ses grandes lignes, le « sophisme logique » proposé par Turing, qui donnera naissance aux travaux relatifs à l’intelligence artificielle. Ce que le dernier film d’Alex Garland, Ex Machina (2015), nous rappelle de façon épatante en remaniant quelque peu le ternaire turinien. L’interprétation des acteurs y est à cet égard saisissante. Rappelons ici que l’idée de Turing est en fait une réaction latérale au théorème d’incomplétude de Gödel (1931) démontrant l’existence d’un trou dans l’arithmétique. Ce que Turing conçoit en effet comme « machine à penser » est posé d’emblée comme un jeu de séquences représentant des nombres réels calculables, constituées d’une suite de 0 et 1, et dont la fonction serait de répondre à tout problème de décision logiquement articulé ; la case vide d’inscription y joue d’ailleurs un rôle fondamental. Et pour cause.

Car il a bien fallu Cantor (l’oublie-t-on) et sa théorie de l’ensemble (1899) pour que de telles choses puissent même s’imaginer. En effet, tout part de la fondation topologique de l’ensemble vide, comme pouvant ne rien contenir. C’est-à-dire qu’un ensemble, au sens cantorien du terme, participe « d’un ambigu de 1 et de 0 », dans la mesure où l’imaginaire impliqué dans les démonstrations de Cantor est celui du corps-sac : « Il n’en reste pas moins qu’un sac vide reste un sac, précise Lacan, soit l’un qui n’est imaginable que de l’ex-sistence et de la consistance qu’a le corps d’être pot… C’est ainsi que la théorie de Cantor doit repartir du couple. Mais alors l’ensemble y est tiers. »[2]

C’est bien de cela dont il s’agit dans le film Ex Machina, la machine Ava (Alicia Vikander), dotée d’une intelligence plutôt inquiétante, nous étant présentée comme une sorte de sac vide, d’une étrange consistance… rêvant d’une ombre.

À la question : « Quel âge as -tu ? », elle répond : « J’ai 1. »

[1]   Turing Alan, Girard Jean-Yves, La machine de Turing, Éditions du Seuil, 1995.

[2]  Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Éditions du Seuil, 2005, p.18.

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