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Has been, le couple ? par Agnès Bailly

Auteur : 07/06/2015 0 comments 834 vues

Face à l’hypermarché matrimonial, la sociologue Éva Illouz propose la réinvention d’un discours amoureux.

Bien loin de constituer un de ces manuels Self-Help qui prétend résoudre le désordre amoureux, Éva Illouz, sociologue, propose dans son livre1 « un point de vue féministe » sur la manière moderne d’aimer, à partir d’une analyse du contexte social et culturel, là où règne traditionnellement le discours de la psychologie2. Le couple serait-il devenu un modèle totalement has-been ?

L’avant modernité, l’auteure la situe dans l’univers de Jane Austen3, au cœur de l’Angleterre du XIXe siècle. Le choix du partenaire amoureux était alors un processus codifié, soumis à un cadre précis et placé sous le regard de la famille et du voisinage. Manquer à une promesse de mariage était considéré comme une « infraction à l’ordre moral »4.

La modernité, au contraire, est basée sur une « revendication égalitaire » et une « idéologie de l’individualisme » qui a vu fleurir les « marchés matrimoniaux » dans une culture hyper sexualisée. Pourtant, l’apparente totale liberté de l’individu pour faire ses choix ne lui a en rien facilité la tâche.

Comment choisit-on son partenaire aujourd’hui ? Les « critères de sélection » ont changé. Le maître-étalon est celui de la « désirabilité sexuelle ». La sexualité est « récréative, marchandisée, sans engagement ». Faire couple n’est donc plus sexy du tout. Les sujets sont pris dans une « compétition généralisée » où la sexualité relève d’une « stratégie cumulative détachée de l’affectif ». Elle est adoptée aussi bien par les hommes que par les femmes qui auraient imité les hommes. Alors, heureux ?

En réalité, « la multiplication du nombre d’options entrave, plutôt qu’elle n’autorise, la capacité à s’engager dans une relation unique ». Le sujet moderne doit « soutenir un effort continu d’introspection » pour définir ses « préférences », « évaluer les options » face au panel illimité qui s’offre à lui. L’amour devient « un nouveau processus d’évaluation d’autrui » pour obtenir une « certitude érotique ». Ainsi, « l’impératif d’autonomie » intimé au sujet moderne fonctionnerait comme un véritable pousse-à-jouir, le laissant irrémédiablement seul face à son désir et à la responsabilité de ses choix.

Au final, dans ce processus, la liberté devient « aporétique » car « elle conduit à l’incapacité de faire un choix, voire au manque de désir de le faire ». Pour sortir de cette impasse, Éva Illouz propose de « réinventer de nouvelles formes de passion » comme voie vers le désir bel et bien incalculable, inévaluable. Elle invite également à réintroduire l’éthique au cœur des relations : « Comment faire de la sexualité un domaine de conduite régulé à la fois par la liberté et par l’éthique ? » Éva Illouz ne recule pas à réinjecter un discours sur l’amour, là où hommes et femmes tendent à se réduire à de purs objets de consommation au sein d’un commerce prétendument équitable.

1 Illouz E., Pourquoi l’amour fait mal ? L’expérience amoureuse dans la modernité , Paris, Seuil, 2012.

2 Ibid., p. 439.

3 Jane Austen (1775-1817), femme de lettres anglaise qui connaîtra le succès avec ses romans. Cf. Sense and sensibility (publié de façon anonyme en 1811), Pride and prejudice (1813), Emma (1816), Persuasion (publication posthume en 1818). Son œuvre réaliste et ironique met en lumière la dépendance des femmes à l’égard du mariage pour obtenir statut social et sécurité économique.

4 Illouz E., « Pourquoi l’amour fait mal ? », op. cit., p. 77.

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