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Giacometti et le couple « pongien », par Pierre Malengreau

Auteur : 20/09/2015 0 comments 1068 vues

 

Y a-t-il des mots pour la sculpture ? Si nous refusons de considérer la sculpture comme un monde muet sur lequel il faudrait mettre des mots, que veut dire écrire la sculpture ? Que veut dire « écrire le peindre ou le sculpter »[1] ? Cette question traverse chacun des écrits de F. Ponge sur l’art. Ses textes sur Giacometti la rendent incandescente.

On peut répondre simplement en disant qu’on peut parler de tout. Les critiques d’art ne s’en sont pas privés. On peut aussi soutenir au contraire qu’il n’y a pas de mots valables pour la sculpture. La sculpture est la sculpture, dirait Ponge. « La littérature est autre chose, et c’est évidemment pour la littérature que sont faits les mots »[2], non pour la sculpture.

Ponge se moque un peu de l’une ou l’autre position. Les mots et les choses ne font couple que pour celui qui consent d’y entrer. Ce qui compte, c’est d’engager la partie, c’est d’entrer dans le jeu des mots qui s’imposent à la main de celui qui écrit.

Les mots et les choses font-ils couple pour Francis Ponge ? On peut répondre que ça arrive, quelques fois, quand les mots rendent présent dans la langue ce qu’il y a de réel dans l’épaisseur des choses. Ponge avait la prétention de faire jaillir de la langue « la particularité essentielle, la qualité différentielle »[3] d’une chose ou d’une oeuvre. Pour Giacometti, c’est le « saisissement ». La moindre de ses statuettes nous saisit.

C’est ce que Ponge rend présent dans l’épaisseur sémantique, phonique et visuelle des mots : « stalactite, stalagmite », « schématiques, squelettiques », « sculpture, sépulture ». Giacometti, dit-il, « fait d’un spectre un sceptre »[4]. La distance qui sépare les mots et les choses n’a d’égal que la distance qui sépare un artiste de son modèle. Entre les mots du poème et la chose il y a tous les mots des dictionnaires. Entre un artiste et son modèle il y a tous les tableaux et les sculptures de l’histoire.

Ponge tourne la difficulté en faisant des mots, des choses. Pour lui l’affaire semble entendue : les mots et les choses forment un couple impossible. Il y a toujours un reste. Un texte de Ponge commence par la promesse d’une rencontre. Il se termine par un « c’est assez ». Il commence par un espoir. Il se termine par un vide. Le non rapport est au rendez-vous.

Qu’en est-il de l’artiste et son modèle ? Forment-ils un couple ? La question est incertaine car elle est trop générale, et le mot couple, sans nuances. Il y a là juste de quoi alimenter le cliché des amours romantiques dont bénéficient les muses. La rencontre entre un artiste et son modèle est toujours singulière. James Lord en témoigne dans Un portrait par Giacometti[5]. Giacometti en a connu des modèles. Nous en avons les traces écrites. L’usage qu’il faisait d’eux était très ritualisé. Le modèle devait se tenir sur une chaise placée au centimètre près grâce à des traces marquées sur le sol. Giacometti exigeait l’immobilité. Ça pouvait durer des heures. Il faut être femme ou japonais, poète ou philosophe pour supporter ça. Il exigeait l’immobilité parce qu’il savait que sa vision du modèle pouvait changer à tout moment.

Avec Giacometti nous sommes loin du couple tranquille. Chaque coup d’œil vers le modèle bouscule le trait qu’il avait induit l’instant d’avant. Faire, défaire, tracer, effacer. Giacometti se désespérait de peindre ou de sculpter le modèle tel qu’il le voyait. Il lui a fallu du temps pour admettre que l’impossibilité d’y arriver était l’enjeu même de son art.

Ponge le rejoint dans cette impossibilité quand il tente de rendre présent dans les mots la « vérité saisissante »[6] des statuettes, des figures et des peintures de Giacometti. Les succès de l’expression sont toujours relatifs à l’autre du conjugo. « La sagesse est de se contenter de cela, de ne pas se rendre malade de nostalgie »[7]. De quoi remettre chaque couple de mots et de choses, d’un artiste et son modèle à l’heure de son destin.

[1] Koster S., Francis Ponge, Paris, Henri Veyrier, 1983, p. 49.

[2] Ponge F., « Note sur les Otages, peintures de Fautrier », L’atelier contemporain, Gallimard, Paris, 1977, p. 17.

[3] Ponge F., « Joca Seria », L’atelier contemporain, op. cit., p. 154.

[4] Ponge F., « Réflexions sur les statuettes, figures et peintures de Giacometti », L’atelier contemporain, op. cit., p. 95.

[5] James Lord, Un portrait par Giacometti, Paris, Gallimard, 1991.

[6] Ponge F., Réflexions sur les statuettes…, op. cit., p. 93.

[7] Ponge F., Proèmes, tome I, Paris, Gallimard, 1965, p. 207.

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