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Francis Bacon et Georges Dyer, un couple des Swinging Sixties, le peintre et son modèle, par Pierre-Gilles Guéguen

Auteur : 08/11/2015 0 comments 3542 vues

Un homme de 55 ans, homosexuel affiché, est abordé par un autre homme âgé de 30 ans un soir de 1964 ou peut-être un après-midi, dans un bar interlope de Soho à l’époque du « Swinging London » où l’homosexualité, tolérée dans ces endroits, était encore légalement un crime. Le plus âgé est riche et célèbre, le plus jeune vit de rapines et d’expédients, il est passé par la prison, il possède un physique avantageux, grand, à l’allure virile de « dur ». Les deux hommes ne se quitteront pas durant sept ans, partenaires d’une liaison orageuse qui se terminera par le suicide du plus jeune.

Ce fait divers n’a pas été ébruité à l’époque, car l’homme riche inaugurait à Paris, le lendemain du passage à l’acte fatidique de son amant, une rétrospective de son œuvre picturale au Grand Palais, honneur et couronnement qui n’avait jamais été offert à un autre peintre, hors Picasso.

Pourtant, en cet automne 1971, Francis Bacon, le peintre dont les œuvres sont aujourd’hui parmi les plus cotées sur le marché mondial de l’art – avec celles de Picasso –, venait de perdre son compagnon et son amant Georges Dyer le mal nommé, celui qui avait été son modèle préféré. Il continuera après son décès à faire de lui de nombreux portraits. Et sa mort aura cependant obscurci les vingt dernières années de cet artiste alors au faîte de sa gloire.

En 1998, six ans après la mort de Francis Bacon, la BBC coproduit un film confié au réalisateur John Maybury. L’esthétique de l’œuvre, rappelant celle du peintre, est très subtile, et la distribution est composée d’acteurs britanniques de tout premier plan : Daniel Craig (actuellement James Bond) joue le personnage de Dyer ; Derek Jacobi incarne Bacon comme seuls les acteurs anglais peuvent le faire ; et Tilda Swinton figure une très chère amie de Bacon – Muriel Belcher –, tenancière, et commère redoutable autant que vulgaire, du bar « The Colony ».

Le film fut remarqué par la critique en Grande Bretagne comme à Cannes[1]. Il est fidèle aux diverses biographies écrites sur le peintre, notamment à celle qui est le plus aboutie, celle de Michael Peppiatt[2], à quelques éléments de dialogues près – qui semblent davantage empruntés à des clichés de la communauté homosexuelle actuelle qu’à la singularité de Bacon.

Cette liaison avait donc débuté comme un coup de foudre amoureux. Il en existe d’ailleurs une version romanesque, qui a circulé dans le so little world des familiers du peintre, et que le film a reprise : Dyer aurait tenté un « casse » nuitamment chez Francis Bacon, qui l’aurait surpris et aurait eu la réplique suivante : « Vous êtes bien maladroit pour un cambrioleur, déshabillez-vous, venez dans mon lit, après quoi vous prendrez tout ce que vous voudrez ! ».

Dans ce trait d’esprit caustique il y a beaucoup de la personnalité de Bacon : une insolence étudiée et impérieuse, un art de la provocation et de l’ironie, un maniement féroce de la flèche, une absence d’inhibition, mais aussi un investissement sexuel masochiste dont l’artiste ne faisait pas mystère.

Notons par ailleurs que s’il existe plusieurs biographies de Bacon, la plus aboutie est certainement celle de Michael Pieppiat, correspondant du Monde, du Financial Times du New York times, et également curateur d’expositions d’art. Formé à l’université de Cambridge, il connaît bien les règles de la recherche biographique historique. Il a de plus été un proche de Bacon, avec qui il a beaucoup parlé. Son livre est bienveillant mais ne néglige aucune facette de la personnalité sulfureuse de l’artiste, il trouve un heureux équilibre entre le récit d’une vie, la restitution d’une ambiance et d’une époque et les éléments de critique picturale. Ses sources sont nombreuses et bien documentées. Enfin il est bien écrit et bien composé.

Les autres biographies, celle du critique d’art du New York Times, John Russell[3], et celle de Daniel Farson[4] sont beaucoup moins élaborées : l’une est une histoire de l’œuvre et de la façon dont elle a été reçue dans son époque, tandis que l’autre est une série d’anecdotes réunies par un journaliste qui a surtout été un compagnon de beuverie du petit milieu dans lequel Bacon a évolué durant toute sa vie à Londres.

[1] Il a été peu diffusé en France mais peut se trouver actuellement sur Netflix.

[2] Peppiat M., Francis Bacon, anatomie d’une énigme, Paris, Flammarion, 1996.

[3] Russell, J. Francis Bacon, New York, Thames and Hudson, 1985.

[4] Farson D. The guilded gutter life of Francis Bacon, London, Vintage books, 1994.

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