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Folle [d’amour] à Nevers, par Guy Briole

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1093 vues

La violence de l’amour, l’absurdité de la guerre.

Hiroshima mon amour, il faut Marguerite Duras[1] pour oser cette improbable déclaration d’amour et ce lieu pour que, dans une rencontre incertaine avec un homme japonais, émerge le souvenir de la folle passion d’une très jeune femme avec un soldat allemand pendant la guerre, à Nevers. On peut vous pardonner d’avoir pacté avec l’ennemi mais pas de l’avoir aimé. La jouissance malsaine de la trahison, de la collaboration, se perdra dans la dilution d’une rhétorique douteuse du pardon. La passion amoureuse pour l’ennemi brûle et laisse ses marques partout, sur le corps aussi.

Elle est française, il est japonais. C’est sacrilège d’évoquer Hiroshima dans un lit avec son amant, les corps nus, enlacés. Est-ce cela qui fait la résurgence de Nevers ? Lui, ne comprend pas Nevers. Pourtant il saisit très précisément ce que cette inconnue lui confie, ici, à Hiroshima. D’elle, il a choisi de connaître une seule chose, Nevers. Il sait qu’en cette ville, il y a eu une déflagration de l’intime, une passion qui résonne dans les corps mutilés — ici, ailleurs — et qui a laissé son empreinte sur le sien. Il ne connaît pas Nevers, mais il reconnaît ce qui est en elle, béant.

Maintenant, le voilà à la place de l’autre, de l’allemand rencontré dans cette ville dont la seule particularité notable est, dit-elle, qu’elle y a eu vingt ans ! Ici, à Hiroshima, il y eut le regard, celui de la rencontre, puis l’union des chairs : profonde, pleine, intense. Ils sont, après cette intensité, dans ce temps qui reste encore jusqu’à ce qu’ils ne soient séparés. Ce temps s’étire de ne pas être un temps pour tous, mais celui qui enserre ce qui s’est passé à Nevers. Les voilà, « tous deux, un peu comme des possédés de Nevers »[2].

Elle est française, il est allemand. C’est à Nevers qu’ils se sont rencontrés, elle avait dix-huit ans et lui vingt-trois. Il était entré dans la pharmacie de son père, pour une brûlure à la main et elle l’avait soigné, sans le regarder. Un instant son regard croisa le sien et elle fut brûlée par cette intense clarté posée sur elle. Dès lors, le regard sera partout : derrière les persiennes de Nevers, dans le jardin d’où le coup de feu est parti, de par la ville où on la « promène tondue », à Hiroshima sur ces corps mutilés, sur ces calvities consécutives à la pluie d’atomes. On ne peut pas arrêter les regards ; la guerre, mais pas que ça !

Leur passion était un amour en devenir, vers une vie en Bavière. Le départ est pour le lendemain — comme à Hiroshima — le rendez-vous est sur un quai de la Loire.

Quand elle arrive, il est là, allongé, agonisant ; on a tiré d’un jardin voisin ! Une de ces actions héroïques que seule la lâcheté permet ; banalité de la guerre. Ce n’est pas ce à quoi elle pense, une idée idiote, déplacée. Elle est folle d’amour, folle de cette douleur indicible qui déjà s’installe en elle. Elle se couchera sur son corps comme pour se pénétrer de lui, de ce qui reste encore de vie en lui, jusqu’à ce qu’il soit froid. Une journée et une nuit entières couchée près du corps de son amant mort : ne pas bouger par l’impossibilité de différencier son corps du sien, pour ne pas être séparée de ce premier amour. Ne pas être libérée de l’absolu de la douleur, être folle de douleur, radicalement étrangère à la fête qui envahit la ville libérée. Un camion emportera le corps. Arrêtée, elle fut conduite en ville pour y être tondue : le vécu d’un très léger allègement de la douleur, d’un instant incomparable ; pas de temps pour éprouver ni honte, ni haine pour ces jeunes héros d’un jour qui « croient de leur devoir de bien tondre les femmes. »[3] Il aura bien fallu un an pour que les cheveux repoussent, soustraite à la vue de tous. Elle crie sa douleur, l’appelle, crie son nom en allemand. On l’enferme à la cave, on la fait passer pour morte ; son père préfère à cause du déshonneur. Enfin, sa mère peut s’approcher d’elle mais c’est pour lui dire qu’elle doit partir cette nuit même, en vélo, sans être vue puisqu’elle est morte. Elle arrive à Paris, c’est le jour de Hiroshima, personne ne sera tondu ![4]

Elle est française, il est japonais. Son mari ne sait pas Nevers. C’est à Hiroshima, avec cet homme japonais, cet inconnu qu’elle rencontre la veille de son départ, qu’elle dit avoir « trompé » son premier amour : « J’ai raconté notre histoire »[5].

Elle est de nulle part, il est d’ailleurs. C’est la guerre et l’on s’aime ainsi à Nevers, à Bussy[6], à Hiroshima, partout ! La violence de l’amour, l’absurdité de la guerre.

[1] Duras M., Hiroshima mon amour, Paris, Gallimard, Folio, 1960.

[2] Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 96.

[4]  Ibid., p. 150.

[5]  Ibid., p. 110.

[6] Némirovsky Irène, Suite française, Paris, Denoël, Folio, 2004.

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