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Faust et Marguerite, un couple mortel par France Jaigu

Auteur : 07/06/2015 0 comments 737 vues

BORDS DE SCÈNE

Nous connaissons tous le sort qui est réservé à Faust et Marguerite. Nous savons tous, quand nous voyons Faust aborder sa belle dans l’Acte II, quelle issue attend les deux amants. Mais leur échange mérite toute notre attention. Faust offre son bras. La réplique de Marguerite fuse et s’entend comme le point d’entrée d’un drame qui consacre le non rapport sexuel:

Non, monsieur ! Je ne suis ni demoiselle, ni belle,

Et je n’ai pas besoin qu’on me donne la main !

 

L’échange revient à la fin du l’opéra. Quand Faust retrouve Marguerite dans sa prison à l’acte V, celle-ci a perdu la raison. Un bref instant, pourtant, elle se souvient :

Attends ! … voici la rue

Où tu m’as vue,

Pour la première fois !…

Où votre main osa presque effleurer mes doigts !

« Ne permettez-vous pas, ma belle demoiselle,

Qu’on vous offre le bras pour faire le chemin ?

Non, monsieur ! Je ne suis ni demoiselle, ni belle,

Et je n’ai pas besoin qu’on me donne la main. »

 

Entre leur première rencontre et la fin du drame, Faust a pourtant bien pris la main de son aimée. C’est à la fin de l’acte III et le livret le note, dans une didascalie qui décrit Faust « saisissant la main de Marguerite ». Celle-ci « reste un moment interdite » puis « laisse tomber sa tête sur l’épaule » de celui qui s’apprête à la posséder. Méphistophélès sort « en ricanant ». Les ingrédients de la chute sont enfin réunis.

Pourquoi Marguerite se retrouve-t-elle en prison à la fin du drame ? Vous l’aurez peut-être oublié. Faust nous informe de son crime : l’infortunée a tué son enfant, le fruit de leur union funeste, dans un accès de délire.

Dans un monde marqué par son instabilité, Marguerite s’est laissée aller à donner, un instant, sa main à Faust au son – dissonant – du rire de Méphistophélès. L’accord n’a pas eu lieu mais il n’aura pas davantage lieu quand Marguerite deviendra mère. Là où, « au sens de Lacan, dans ce qu’on appelle la relation mère-enfant, il y a rapport »[1], le drame martèle l’absence totale de rapport : pas plus qu’avec Faust Marguerite peut-elle faire couple avec son enfant.

Le mois de mars dernier, l’Opéra Bastille programmait neuf représentations du Faust de Gounod dans une mise en scène de Jean-Romain Vesperini. On trouve, dans le programme du spectacle, un billet de la main de Vesperini où celui-ci nous propose sa lecture de Faust : l’opéra, qui se situe selon lui « entre réalisme et fantastique » est marqué par une profonde « ambiguïté », naviguant, comme il le fait, entre ces deux genres.

Or le décor en Tour de Pise de Johan Engels (que Vesperini a conservé de la dernière production de Jean-Louis Martinoty qui avait provoqué un tollé à la Bastille en 2011), se prête élégamment à cette thèse. À mi-chemin entre un ensemble de façades et une série de bibliothèques, celui-ci se singularise par sa fausse symétrie : les éléments, qui se ressemblent pourtant, tous traités qu’ils sont dans le même ton de chaux, ne se répondent jamais ; ici l’escalier tourne dans le mauvais sens, là les livres se retrouvent à l’étage supérieur. Rien, serait-on tenté de dire, ne « fait couple ».

La séduisante thèse du metteur en scène imagine l’opéra comme le songe d’un Faust agonisant. Le réveil a finalement lieu : Marguerite se meurt, Faust est damné. Le rideau tombe. Le drame, en somme, consacre un seul couple, celui qui lie la vie à la mort. Avec celle-ci, en effet, nous faisons couple dès la naissance

[1] Miller J.-A., « La pulsion est parole », Quarto, Bruxelles, n° 60, juillet 1996, p. 5.

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