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Faire maison, à propos de l’Annonce de M.-H. Lafon, par Jeanne Joucla

Auteur : 20/09/2015 0 comments 569 vues

 

Faire couple suite à une « annonce » passée dans le journal et transformer cela en histoire d’amour, tel est le thème du roman de Marie-Hélène Lafon intitulé sobrement L’Annonce[1]. Pour qui a lu ses livres, on sait le talent de l’auteur pour resserrer dans les mailles de son style les histoires des gens de peu qu’elle a côtoyés, enfant, au fin fond du Cantal. Il ne se dit pas « faire couple » par là-bas, mais on dit « faire maison ».

Dans L’Annonce, Paul, la quarantaine, paysan, ne veut pas finir seul. Il sait ce qu’il en coûte par chez lui, à ces vieux paysans restés célibataires avec l’enchaînement de l’alcool et de la bêtise ou de la dépression… quand ce n’est pas la folie ; ce n’est pas humain de ne pas « faire maison ».

Pour Annette qui, de son côté, à des kilomètres de là, aura déjà connu son lot de souffrances, répondre à l’annonce, traverser la moitié du pays, rencontrer Paul au buffet d’une gare, une fois, puis une autre, puis tout quitter pour partager la vie de Paul à la ferme, relève d’un pari sur la vie !

Au buffet de la gare, les mots de Paul comme ceux d’Annette sont rares. Paul explique. Ses mots parent au nécessaire, les saisons, les bêtes, les travaux des champs, l’économie domestique, les rôles de chacun. Annette écoute, regarde les mains de Paul. Chacun a apporté quelques photos. Leur histoire se dessine, en creux, on ne peut pas tout dire déjà.

A la ferme, Annette vaque aux tâches toujours recommencées. Elle observera, patiente mais tenace, les habitudes de la sœur de Paul et des oncles forts de leur « ancienneté » dans les lieux et peu enclins à accueillir cette étrangère au pays.

Et puis il y aura les corps. Ceux d’Annette et Paul auraient donc aussi à se rencontrer et à s’apprivoiser, à s’inventer : « il fallait, d’abord, vivre ensemble, le matin le soir, se toucher, s’attendre, se craindre, s’apprendre. On était au pied de ce mur-là, on l’avait voulu, on avait passé l’annonce, on s’était vu et revu, on avait décidé, on était enfoncé dans cette histoire… Au creux de ce premier été, Paul et Annette connurent de soudaines fêtes qui les laissèrent allégés, délestés de peurs anciennes… Ils ne s’en dirent rien… On prenait, on prit ce qui était à prendre »[2].

Le talent de Marie-Hélène Lafon distille à bas bruit, dans le style de ses personnages, deux lignes de force de cette rencontre improbable : un peu de raison – comme on dit mariage de raison – utile aux travaux et aux jours ; et quelques grains de folie à la mesure du désir.

[1] Lafon M.-H., L’Annonce, Paris, Folio, 2009.

[2] Ibid., p. 97-98.

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