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Quand l’institution et la famille font couple, entretien avec Sylvie Merand, chargée de mission Parentalités

Auteur : 30/10/2015 0 comments 753 vues

Que signifie pour vous « faire couple » dans les orientations de la politique familiale ?

Si faire couple veut dire se rencontrer, alors oui, l’institution rencontre les familles et crée l’occasion de la rencontre. On fait couple quand on a besoin l’un de l’autre, quand on trouve un intérêt à se retrouver. Mais l’institution ne se livre pas comme on peut se livrer dans le couple, elle reste relativement neutre. Elle ne peut pas toujours répondre à l’autre.

L’institution est un concept, dans un rôle de soutien à la parentalité. L’institution devient l’outil des parents, des familles, là où elle se doit d’être à la hauteur des attentes et, comme dans un couple, il y a des déceptions. Institutionnellement, on ne peut pas dire que l’on va faire couple, qu’on est lié à tout jamais, mais c’est peut-être ça l’idée de faire couple, d’être lié à un moment donné, pour un moment. Le couple, ce serait deux entités ou deux personnes, deux catégories qui se choisissent. On affiche « en couple » sur Facebook. Pour se définir on dit « être en couple ». Ce peut être aussi un groupe nommé, par exemple groupe de parents et intervenants sociaux au sens large. On se connaît ou pas, on s’apprécie, on a envie de se revoir, plus tard de rester ensemble, puis parfois on se sépare…

Dans les responsabilités professionnelles que vous exercez au sein de l’institution, dans les rencontres que vous organisez avec vos équipes, « faire couple » existe-t-il ?

Si faire couple signifie la relation amoureuse, je n’oserais pas dire que l’on fait couple. Le public que nous rencontrons, ce sont des familles – suivies dans le cadre d’insertion sociale, professionnelle –, des parents qui sont amenés à rencontrer des intervenants sur le thème de la parentalité au sens large dans la libre adhésion. Le moment de rencontre commence par une phase de découverte, avec une certaine méfiance. Il s’agit de les rassurer. Après intervient la construction relationnelle qui aide à faire couple, communication, démarche, découverte des besoins et des intérêts.

Professionnellement, on nous a toujours enseigné qu’il ne fallait pas avoir de relation affective avec nos publics. Ce serait notre mort de professionnels que de dire nous aimons, nous faisons couple, nous avons besoin l’un de l’autre. On n’a pas le droit, alors on fait couple autrement.

La relation que vous avez avec les familles est conditionnée par les aides, les subventions. Peut-elle être pensée autrement ?

L’institution est construite dans un contexte politico-économique. La politique a besoin de nous pour exister, et nous on a besoin de l’économique pour survivre. Le fait de créer le besoin, on voit que ça marche. Il faut se rendre indispensable, se rendre important quand on est une institution. On peut se demander qui a le plus besoin de l’autre finalement. L’institution a ses lois, ses codes, son fonctionnement, elle va l’expliquer, elle va le faire entendre à l’autre entité que sont les familles. Il faudra que ce soit donnant-donnant, avec des concessions. La contrepartie, c’est avoir des réponses. Besoins et concessions sont alors liés. Mais on n’a pas forcément envie de faire des concessions. C’est se rabaisser, c’est une humiliation, le prix à payer, mais ça permet de construire aussi. C’est un pari, le fait de faire des concessions. On n’a rien sans rien, ça met en place les valeurs et permet parfois le changement.

Quand l’institution s’adresse à des familles, elle a des directives, une demande de résultats. Depuis la loi Landry, qui date de 1932 et a mis en place la politique familiale, l’institution est là pour que ça aille mieux, avec l’objectif de savoir ce qui ne va pas et d’alerter les structures concernées. On dira par exemple que la famille est en crise d’autorité jusqu’à être démissionnaire. Ensuite il s’agit de garder le lien.

La famille interroge l’institution et l’institution interroge les familles. À partir du moment où se posent ces questions on peut continuer à cheminer ensemble et faire couple au sens large. Garder le lien, la famille n’en a pas forcément envie. Si la famille sort de l’institution – je pense au contrôle social, à l’Aide Sociale à l’Enfance en danger, à la PMI ou autres – elle peut se marginaliser, devenir un électron libre avec les conséquences que l’on connaît de manques de repères. Si la famille n’est plus en lien avec l’institution, cela peut engendrer des comportements dont on n’aura plus la maîtrise, donc il nous faut ne pas perdre le contact.

L’institution s’est toujours posé la question de la maltraitance mais il faut aussi continuer à donner aux familles l’envie de faire des enfants. Quand une jeune fille demande à faire une IVG, les services sociaux sont capables de tout mettre en place pour la persuader de garder l’enfant. C’est institutionnel, il y a l’assistante sociale, le psychologue, le médecin, qui vont convaincre du côté de la vie.

Depuis 1970, depuis que le droit à l’avortement est accepté, il y a, en parallèle, des services sociaux qui sont là pour aider à élever l’enfant. Dans cet exemple, le rôle de l’institution est capable de préserver la famille. La famille construit l’institution par ses besoins, ses demandes et ses commandes. L’institution accompagne la famille de manière aussi existentielle.

Une politique sociale, c’est accompagner, être avec, c’est faire couple ?

C’est une rencontre, un échange, c’est un « binôme », deux entités qui coexistent avec peut-être des objectifs communs. Faire couple c’est être deux et différent. S’il n’y a pas de différence on ne fait pas couple, on est avec soi-même juste pour faire des gargarismes. Oui faire couple, c’est partager, c’est accompagner.

Propos recueillis par Jean-Claude Weisdorf

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