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Faire couple en politique, entretien avec Pascale Jurdant-Pfeiffer, élue au Conseil Départemental du Bas-Rhin

Auteur : 30/10/2015 0 comments 1298 vues

Pascale Jurdan-Pfeiffer, 61 ans, a été adjointe au maire de Strasbourg

La première chose qui me vient à l’esprit à la lecture de votre intitulé « faire couple », c’est mon engagement politique originel, aux côtés de mon père. J’avais 18 ans, il était candidat pour le Conseil général, et je me suis lancée avec enthousiasme dans sa campagne électorale. Bien des années plus tard, j’ai suivi ses traces. Il est aujourd’hui très fier de moi.

Pour quelles raisons, à votre avis, y a-t-il eu ce choix de proposer des binômes, aux dernières élections départementales de mars 2015 ?

On parle de listes « chabadabada », en référence à la chanson du film de Claude Lelouch Un homme, une femme. Ce mode de scrutin est la conséquence de la nécessité de parité dans les assemblées départementales, où elle faisait cruellement défaut.

Il y a 15 ans maintenant que la parité a été instaurée pour les listes municipales. Cela a permis l’arrivée des femmes dans ces bastions qui étaient essentiellement masculins. Elle est à présent obligatoire pour les élections municipales, régionales, sénatoriales et européennes. À ce jour, la parité n’existe pas encore pour les législatives, et de ce fait bien sûr, l’Assemblée nationale est encore majoritairement masculine.

De 1992 à 2004, il n’y a eu qu’une seule femme élue au Conseil général. En 2004, date de ma première élection, nous étions trois femmes sur quarante-quatre élus. Les pionnières… Pour les élections de mars 2015, afin d’introduire la parité dans les Conseils généraux, le législateur a eu l’idée saugrenue de créer des binômes homme-femme. Cela a fait hurler tous mes collègues masculins. Il devenait évident qu’une grande partie d’entre eux allaient perdre leurs sièges !

La carte des cantons de tout le pays a été revue, concomitamment au nouveau mode de scrutin – les cantons d’alors étaient inégaux d’un point de vue démographique. Le contour du canton où j’ai été élue en 2004, puis réélue en 2011 n’a pas été grandement modifié, si ce n’est qu’il a été accolé au canton voisin, celui dont Jean-Philippe Maurer était le Conseiller général depuis 1998. Pour représenter ce nouveau canton, la loi exigeant un binôme homme / femme, mais aussi le bon sens et le pragmatisme politique impliquaient que Jean-Philippe Maurer et moi trouvions un terrain d’entente.

Ce n’était pas mission impossible. Il est « Républicain », moi Centriste, nous avions de nombreuses valeurs communes et nous connaissions depuis une trentaine d’années. Au début de la campagne, lors des rencontres avec le public que nous tenions, il a fallu harmoniser nos modes de fonctionnement. Alors que j’ai une préférence pour le débat et les échanges, même vifs, avec le public, mon binôme est l’homme sage des exposés soutenus et charpentés, maîtrisant parfaitement les dossiers et les chiffres. Moi je serais plutôt animatrice. Mais après quelques réunions publiques nous avons trouvé un bon équilibre.

D’être plus rigoureux ou plus animateur, pensez-vous que ce soit des particularités masculines ou féminines ?

Non, le fait d’être homme ou femme ne me paraît pas avoir de rapport. Fabienne Keller, dont je fus une des adjointes alors qu’elle était maire de Strasbourg, était une femme rigoureuse, qui connaissait tous ses dossiers. Quant au côté animateur, je pense qu’il est tout aussi masculin, il y a des hommes qui sont très forts pour séduire et captiver un public, comme l’était mon père par exemple.

Mais attention, l’histoire de notre binôme nous est propre. Il faut se garder de généraliser aux autres binômes élus de notre département. Sur les 22 autres cantons du Bas-Rhin, parfois totalement redécoupés, la genèse des binômes aujourd’hui en place est d’une totale diversité.

Aujourd’hui nous partageons avec beaucoup de bonheur le même bureau. En termes de charge de travail, chacun a gardé son ancien fief. On continue de gérer chacun comme avant mars 2015 mais en nous tenant désormais informés. Nous avons toujours plaisir à nous retrouver. On se connaît depuis si longtemps. Je crois qu’on peut parler d’amitié mais aussi de respect mutuel. Nos tempéraments diffèrent ; notre façon de travailler n’est pas tout à fait la même. Nous nous enrichissons mutuellement.

Comment avez-vous réagi à cette proposition d’être élue en binôme ?

Au départ j’étais sceptique. Où allait-on trouver des femmes suffisamment compétentes ? J’avais peur que l’on nous amène des potiches que ces messieurs mèneraient par le bout du nez. Eh bien pas du tout ! J’ai été agréablement surprise. Celles qui ont été élues avaient déjà pour la plupart des responsabilités associatives, électives, aucun doute n’est possible quant à leur compétence et leur expérience du travail de terrain.

La nouvelle Assemblée départementale est tout à fait différente de celles dans lesquelles j’ai siégé jusqu’à présent. Détail amusant, maintenant il faut venir 5 minutes avant le début parce que tout le monde se fait la bise !

On sent aussi une solidarité féminine par-delà les nuances politiques. Il y a une vraie chaleur. Je pense que les femmes ont apporté quelque chose de plus vrai. Il y a moins de testostérone et plus d’authenticité dans les échanges. Attention, il y a aussi quelques grandes gueules parmi les femmes, heureusement, sinon l’ennui guetterait.

Que pensez-vous de la parité en général en politique ?

Si ça n’existait pas il n’y aurait pas beaucoup de femmes en politique. Les hommes, surtout dans les zones rurales n’étaient pas, ne sont toujours pas, contents de cette mesure : « Mais on ne les empêche pas d’y aller, celles qui veulent vraiment, elles y arrivent déjà ! » Quelle vaste blague, quand on sait les pressions familiales, conjugales, le poids des tâches domestiques qui pèsent sur les femmes au sein de la cellule familiale : l’éducation et le soin des enfants, la culpabilisation pernicieuse par les hommes de celles qui s’absentent du foyer pour une activité politique. Par ailleurs, au sein des partis les hommes renâclaient à donner l’investiture à des femmes, quand ils ne traitaient pas carrément par le mépris celles qui osaient faire montre d’ambition.

Pour ma part, si la loi sur la parité n’existait pas je ne serais pas là, malgré les aspirations qui étaient les miennes depuis que j’avais aidé mon père il y a plusieurs décennies.

Merci à ceux qui ont introduit la parité dans la loi, mesure qui a permis que des femmes comme moi soient aujourd’hui aux affaires, même s’il faut encore se battre pour accéder aux postes stratégiques. L’évolution des mentalités nécessite parfois des actes forts de la part de ceux qui sont au pouvoir.

Propos recueillis par Isabelle Galland

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