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Faire couple dans un collège de l’éducation prioritaire, entretien avec Sylvie Bodaine, psychologue et Barbara Vonfelt, médiatrice scolaire et sociale

Auteur : 30/10/2015 0 comments 725 vues

Pourquoi évoquer le « faire couple » dans un établissement scolaire ? De quel établissement s’agit-il ?

Cette question s’est posée au collège Solignac, à Strasbourg, lors de la mise en œuvre d’une nouvelle modalité de prise en charge individualisée des jeunes en difficulté, durant l’année scolaire 2014-2015. Ce projet, subventionné par la Fondation de France, a offert la possibilité aux élèves et à leurs parents de rencontrer in situ une psychologue clinicienne, mais aussi d’enrichir le travail de l’équipe éducative. Il s’est inscrit dans un dispositif interne à l’établissement, l’« Espace de remise en forme scolaire » (ERFS), qui est coordonné par une médiatrice scolaire et sociale faisant le lien avec les jeunes et leur famille. Le projet a été porté dans un collège relevant d’une Zone d’éducation prioritaire (ZEP), qui couvre le quartier du Neuhof, lequel est classé en Zone de sécurité prioritaire (ZSP). Les élèves de ce quartier sont issus de familles marquées par la grande précarité : plus de 90 % des familles relèvent de catégories socioprofessionnelles (CSP) les plus défavorisées. Les jeunes proviennent majoritairement de la communauté des gens du voyage et de l’immigration.

Au fil des rencontres, la thématique du « faire couple » a trouvé un écho au collège Solignac, qui accueille plus de trois cents élèves répartis entre les classes ordinaires, celles de la SEGPA (Section d’enseignement général et professionnel adapté) et une classe d’ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire). Une déclinaison est apparue pour l’ensemble des acteurs intervenant à différents titres dans cette institution scolaire. Effectivement, le « faire couple » nous a semblé concerner de nombreux binômes, non seulement parce qu’ils représentent une paire, mais surtout parce qu’ils sont « opérants », en raison de conditions nécessaires et suffisantes. Il s’agit d’une forme d’alliance qui produit des effets. Le déploiement de ces « faire couple » nous amène à penser que selon la manière dont ils s’instituent, ils n’engendrent pas les mêmes effets.

Quels sont les couples que vous avez identifiés au départ ?

Dans le collège, nous avons repéré d’abord certains couples institutionnalisés dont l’efficience dépend de la qualité de la rencontre humaine qui s’y opère. Ces couples-là dépendent de la volonté intrinsèque de leurs acteurs et, plus particulièrement, de leur désir décidé de coopérer ensemble. Ils apportent une qualité de travail, ainsi que de la réflexion autour des enjeux que revêt l’institution.

« Binôme », « attelage », « paire », sont autant de nominations attribuées par le chef d’établissement pour définir son engagement auprès de ses collaborateurs internes et externes. Ces termes témoignent du travail de coordination qui le lie à l’un ou l’autre collègue. Faire couple, dans ce cas-là, c’est précisément ne pas faire « Un », ne pas s’instituer du côté de la toute-puissance. Ici, « faire couple » peut évoquer la volonté de travailler avec l’autre, qui est différent dans son positionnement statutaire, dans l’idée d’orienter la réflexion vers des objectifs communs. Ce n’est pas la quantité de temps passé en lien qui définit la notion du binôme, mais bien la qualité des échanges et la possibilité d’argumenter, de progresser dans une collaboration au service de l’institution, soutenue par un cadre déontologique commun.

Et lorsque cela « ne fait pas couple », que se passe-t-il ?

Être à deux permet d’offrir au jeune une ouverture à une autre forme d’échange… Pourtant, certains éducateurs ne s’inscrivent pas dans cette perspective, ce qui induit une certaine cristallisation, une dégradation, voire un enlisement de la situation. Cette posture duale peut conduire de façon récurrente au passage à l’acte violent, et / ou créer les conditions qui entraînent l’exclusion, temporaire ou définitive, du collège. En effet, s’il demeure isolé face aux provocations de certains élèves, les réactions de l’adulte ne sont ni temporisées, ni médiatisées, car elles répondent de façon frontale et en miroir.

Qu’en est-il des jeunes qui « font couple » ?

Dans cet établissement du quartier du Neuhof, situé au sud de l’agglomération strasbourgeoise, l’observation des couples formés par des collégiens est assez surprenante. Selon les cas, les liens affectifs sont de nature furtive, transitoire ou durable. Cependant, à leur âge, la notion de couple semble faire référence à une idée d’engagement et de durée au moment où ils le vivent. Même si ces jeunes couples sont parfois évanescents, le terme d’« ex » ponctue leur discours et semble témoigner d’une appropriation de l’un par l’autre (« mon ex »). En outre, le sentiment de jalousie peut être particulièrement exacerbé, même après la rupture. Par ailleurs, le couple que l’on pourrait qualifier de « mixte » d’un point de vue culturel paraît marginal ou peu visible.

D’autres formes de couples existent aussi entre les jeunes. Ainsi, il y a des paires parmi les pairs : copain / copain, copine / copine, copain / copine. Dans ce collège, les liens d’amitié filles / garçons ne sont guère affichés. Et pour cause ! Les filles affirment que, quels que soient leur âge et la situation, le simple fait de parler dans une certaine proximité à un garçon, ou un homme, provoque automatiquement chez les autres jeunes de la suspicion (« elle sort avec lui »). Ainsi, une jeune fille évite d’être vue avec son père – avec qui elle ne vit pas et qu’elle ne voit que rarement – pour ne pas qu’on pense qu’elle entretient des relations avec cet autre ! L’éventualité d’assumer une relation de couple homosexuelle ne semble pas être possible dans un tel environnement, sous peine d’être stigmatisé de façon très virulente et péjorative.

Avez-vous remarqué une sorte d’alliance « professeur / élève » ?

Un autre couple occupe parfois le devant de la scène en classe. Nous faisons notamment référence au couple élève / professeur qui, durant l’année, peut se trouver pris dans des relations conflictuelles.

Chacun semble entretenir un type de relation dans l’agacement face à ce qu’il considère respectivement comme insupportable, comme dans un jeu de miroir (« c’est l’autre qui… »). Pourtant, n’est-ce pas là une forme d’alliance qui est à l’œuvre ? De façon étonnante, les diverses punitions données par le professeur ne semblent pas infléchir le comportement de l’élève. Bien au contraire, elles matérialisent et renforcent les provocations de ce dernier.

Dans quelle mesure les sanctions ne viendraient-elles pas témoigner de la volonté de l’adulte d’insérer du tiers entre lui-même et l’élève ? Le fait de punir serait-il une tentative de « séparer » ? Dans le registre de l’argot scolaire, le signifiant utilisé est « coller » : « avoir une heure de colle », « être collé » ! Nous pourrions y entrevoir une sorte de contradiction : être séparés par une colle ! Pour effectuer cette sanction, le jeune sera astreint à rester davantage au collège. Lorsqu’une certaine limite est atteinte (laquelle ? pour qui ?), la punition devient plus tangible et la séparation peut s’avérer effective (l’exclusion temporaire ou définitive de l’établissement). Les questions sous-jacentes ne sont alors pas traitées. En revanche, la séparation est prononcée dans une forme relativement violente !

Avez-vous observé une autre déclinaison du « faire couple » pour un jeune ?

Nous posons l’hypothèse que certains jeunes « font couple » dans leurs relations symptomatiques avec certains professeurs. (Pourrions-nous d’ailleurs envisager que le jeune « fasse couple » avec son symptôme dans ces relations jeune / adulte ?) Prenons, par exemple, le fait de « se faire rejeter ». Au regard des témoignages collectés, les collégiens trouvent dans l’institution scolaire des partenaires avec qui « ça colle » pour jouer cette répétition ! Quelle « jouissance » retrouvée dans « se faire exclure » grâce à ce couple opérant avec l’un ou l’autre professeur, d’autant que cette forme agressive, pulsionnelle, fonctionne très facilement avec certains adultes ? Nous pourrions même nous demander si ce n’est pas une jouissance commune (élève / professeur) qui éclate sur cette scène, devant un public très friand de ce genre de « spectacles ».

Et que se passe-t-il au niveau familial ?

Nous avons également repéré une autre configuration de couple qui se dessine au niveau familial : jeune / père, jeune / mère, voire jeune / grand frère ou jeune / grand-mère, etc. Au fur et à mesure des entretiens menés avec ces jeunes, d’étonnantes alliances sont perçues, du style « ma mère, elle m’aime trop »… Dans le quartier du Neuhof, la différence entre les générations est peu apparente. En effet, comme de nombreux jeunes deviennent parents vers l’âge de 16-18 ans, il ne semble pas y avoir véritablement de séparation générationnelle. Certains racontent également qu’ils ont vécu dans leur prime enfance avec l’un ou l’autre de leurs grands-parents, dénommé alors « papa » ou « maman ». Le souvenir de cette période semble relever « du paradis perdu ». Il n’est d’ailleurs par rare qu’ils ne connaissent pas les raisons pour lesquelles ils ont été séparés de leurs parents et ont vécu là. Pas de mots énoncés pour combler cette béance ! Qu’est-ce qui se rejoue sur la scène scolaire ?

Dans cette institution scolaire singulière qu’est le collège Solignac, relevant depuis peu d’un réseau d’éducation prioritaire (REP+), le couple formé par deux adultes tient lieu de référence pour ces jeunes gens en carence de repères classiques. Dans leur fonction professionnelle, les adultes opèrent une alliance au bénéfice de jeune. Il y a ouverture pour, sur… En revanche, les couples formés par ces jeunes semblent s’inscrire dans une fermeture, une connivence qui n’introduisent pas de tiers, mais qui les maintiennent dans une forme de jouissance mortifère. Les questions qui nous préoccupent sont : comment le désir de savoir et de connaissance peut-il trouver écho et opérer pour certains jeunes ? Qu’est-ce qui leur permet de consentir à s’orienter avec cette boussole ?

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