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Faire couple dans l’exil Interview de Maria Karzanova, psychologue.

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1057 vues

 Vous êtes psychologue dans un centre de consultation qui a pour particularité de se spécialiser dans l’accueil, dans leur langue maternelle, des réfugiés politiques et des personnes en demande d’asile. Pourriez-vous nous dire un mot de cette particularité de votre institution ? Et de quelle manière le thème des journées résonne-t-il au regard de votre pratique ?

Je travaille depuis bientôt quatre ans comme psychologue dans un Centre médico-psychologique et social qui aujourd’hui fait partie de l’association Élan Retrouvé. C’est une institution où travaillent des praticiens orientés par la psychanalyse lacanienne.

Les consultations au CMPS sont gratuites et nous recevons des personnes se trouvant en situation socialement difficile, voire précaire. Par ailleurs nous sommes souvent contactés par les CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile) qui souhaitent orienter leurs résidents chez nous. Il s’agit des personnes qui, d’après eux, auraient besoin de parler de leur vécu difficile et souvent traumatique.

Le deuxième point à souligner, c’est l’arrivée d’un grand nombre de stagiaires et de bénévoles qui viennent de pays du monde entier. Cette spécificité permet l’accueil des patients dans leur langue maternelle. Ce n’est que petit à petit que nous nous sommes rendu compte de la place que nous avons pris par rapport à différentes structures engagées dans l’accueil de demandeurs d’asile et de réfugiés politiques. En effet, aujourd’hui nous recevons un nombre important de demandes pour rencontrer un psychologue parlant une langue étrangère, notamment l’espagnol, le chinois, l’arabe, le russe, etc.

D’origine russe, j’interviens surtout auprès des patients russophones ne parlant guère français. Il s’agit surtout des personnes en situation de demande d’asile d’origine tchétchène, russe, ukrainienne, géorgienne, arménienne, yézidie (kurde), etc.

Le plus souvent, l’immigration pour les demandeurs d’asile ne concerne pas une seule personne, mais toute sa famille. Le passage transculturel devient donc une épreuve pour toute la structure familiale et cela, on l’entend sans cesse dans le discours des sujets. Les disputes infinies allant jusqu’à de la violence conjugale deviennent souvent le motif apparent de demander à voir un psy. Comment refaire un couple quand le changement de l’Autre l’a, en quelque sorte, défait en faisant transparaître tout ce qui n’allait pas mais restait plus ou moins voilé ? Renfermés dans leur foyer coupé de l’Autre culturel et social, les couples sont amenés à se rencontrer différemment.

Recevez-vous beaucoup de couples et si oui quel type de couples (amoureux, parent-enfant, amicaux etc…) ? Recevez-vous des célibataires ?

En effet, nous recevons beaucoup de couples conjugaux mais dans le cadre de rencontres individuelles. Souvent, d’autres membres de la famille d’un patient déjà suivi au CMPS nous adressent une demande pour rencontrer un psychologue. Ainsi, un patient dont la femme est déjà suivie me dit : « Ma femme rentre à la maison en volant, moi aussi, j’ai envie de voler un peu ». Nous sommes plusieurs psychologues russophones au sein de l’équipe et nous pouvons donc répondre à la demande de recevoir plusieurs membres de la même famille.

Le couple parent-enfant est un autre type de couple que nous voyons souvent. Bien que nous ne recevions pas d’enfants en-deçà de 16 ans, le CMPS devient, en quelque sorte, le lieu d’accueil parent-enfant : pour de diverses raisons, les patients arrivent régulièrement avec leurs enfants et la salle d’attente se transforme en espace de jeux pour les enfants en attendant que leur mère ou leur père sorte de la séance.

Il est plus rare de rencontrer une personne célibataire. L’immigration chez les personnes ressortissant de l’ancien bloc soviétique se fait, le plus souvent, en famille.

Quelle fonction votre institution peut-elle prendre pour celles et ceux qui se séparent de leur pays ?

Pour chaque sujet, pour chaque couple, notre institution s’inscrit d’une manière singulière. Difficile donc de répondre d’une manière générale.

Disons que le CMPS comme lieu d’accueil des sujets en rupture avec leur pays, joue le rôle d’une institution qui établit un lien avec l’Autre : l’Autre culture, l’Autre langue, mais aussi avec l’Autre sexe ou l’Autre qu’est l’enfant pour ses parents.

Je pense à un patient en particulier qui vient toujours accompagné par sa femme. Lui – d’origine yézidie, elle, d’origine géorgienne. Tous les deux de confessions différentes, ils n’auraient jamais pu prononcer leur mariage en Géorgie. A la recherche d’un pays laïc où ils pourraient vivre en couple, ils sont arrivés en France. Le monsieur a été amené par sa femme car il souffre depuis plusieurs années d’hallucinations menaçantes, et depuis son arrivée en France, il est hanté par la présence du diable et de plus en plus persécuté. Détentrice d’un savoir médical sur le monsieur, sa femme l’a amené voir le psychiatre avec tout son dossier médical. Au début je ne faisais que la traduction mais assez vite nous nous sommes rendu compte que le monsieur hallucinait pendant les pauses de la traduction : il les vivait comme une véritable coupure avec l’Autre. Il a été donc convenu que je mène les séances seule (pendant ce temps, le psychiatre reste à côté et fait autre chose, et sa femme attend dans la salle d’attente). Sa femme est reçue dans un second temps par notre psychiatre, et je garde toujours mes fonctions de traductrice pour elle. Ce dispositif inhabituel fonctionne depuis longtemps et apaise ce couple peu commun. Pour que le couple puisse tenir dans le contexte de rupture de ces deux sujets avec leur pays, ils ont recours à un tiers : notre institution. Ils viennent pour « faire couple ».

Propos recueillis par Guillaume Roy

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