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« Faire couple » dans la violence du symbolique, par Francesca Biagi Chai

Auteur : 04/10/2015 0 comments 2375 vues

Le langage est impuissant à rendre raison du sexe, nous dit Lacan dans son « Petit discours à l’ORTF »[1]. Et ce parce que la polarité même du sexe dans le vivant représente peut être l’échec du langage.

En tous cas, le désir ne se repère ni à partir de la simple différence sexuelle, ni sur les coordonnées sociales, pas plus que sur les critères moraux. En fait, il tend vers l’objet (a) de l’inadéquation où pourtant s’indique, mais en perspective seulement, ce qui pourrait à coup sûr satisfaire. Inutile de dire qu’il y a du tirage, que ça grince plus ou moins. Ainsi, pas de promesse quant à la « solution du monde de problèmes que soulève le rapport d’un homme et d’une femme dans le moindre conjugo »[2]. Qu’est-ce qu’un conjoint pour l’analyste ? se demande Lacan. Ce terme prend son articulation au niveau de la demande : « C’est celui avec qui il faut bien de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport à la demande. Même si, sur toute une série de choses on la boucle, ce n’est jamais sans douleur. La demande demande à être poussée jusqu’au bout. »[3] Au bout de quoi ? À la limite du symptôme, de la pulsion de mort, du possible ou de l’impossible à supporter…

Si tout ceci vaut pour les couples, dans leurs liens inconscients il y a une limite qui redistribue la jouissance : l’arrivée d’un enfant. Par son existence, sa dépendance, sa demande concrète de soins, son corps, il entre dans le jeu et devient révélateur de ce qui était là, agissant en sourdine. Il exacerbe ou au contraire apaise les malentendus pour cause de demandes insatisfaites, il est lui-même symptôme.

La demande telle que Lacan l’a conceptualisée est par définition toujours insatisfaite. Pulsionnelle, elle permet l’ébauche du désir. Elle est donc à la base des dites « scènes de ménages », pour peu que chacun dans le couple attende de l’autre d’être comblé. Ceci relève d’un malentendu fondamental qui préside précisément et paradoxalement au se mettre en couple et certainement à son maintien. Que se passe-t-il quand la demande est revendication d’un côté et exigence de l’autre, soit quand le désir d’enfant n’a pas pu inclure l’autre, l’autre avec qui on vit, le couple au sein duquel il va naître ? Pas de « scènes de ménage » donc, mais… parfois le pire.

Dans l’étrange couple que formèrent, il y a une vingtaine d’années maintenant, Magali Guillemot et Jérôme Duchemin, la place qu’occupait leur enfant Lubin n’a pas permis à celui-ci de survivre au-delà de deux mois. Objet de maltraitance, d’indifférence, de coups portés, il mourut au bout de ce terme. Magali fut condamnée, Jérôme acquitté. De quel couple Lubin fut-il l’enfant, et au-delà du jugement rendu de quel couple fut-il la victime ?

Ce qui surprend dans ce couple, c’est qu’il n’y avait pas de scènes de ménage. Aucun reproche, aucune déception. Un couple parfait…

Après le jugement, Magali écrit un livre avec l’aide de la journaliste Loly Clerc[4], dont les certitudes furent ébranlées tant par le procès que par la personnalité de l’accusée : « J’avais l’intime conviction que Magali n’avait jamais maltraité son enfant. Certes, je me refusais encore à l’admettre. Je voulais en savoir plus… J’étais fascinée, autant par le drame que par la condamnée. Il y avait en elle un secret. »[5]

Magali était avant tout ingénieur de centrale, c’est sa fierté. Intelligente, elle n’ignore pas qu’une vie dite normale pour une femme implique aussi l’amour, le mariage, les enfants. Une vie parfaite, sans faille, sans manques pour une jeune femme moderne, une vie à construire. Dans ce livre, Magali parle d’elle-même à la troisième personne : « Elle croyait obstinément à ses rêves, et pensait qu’elle les réaliserait tous ». « Et puis, vers vingt-quatre ans, elle a eu le sentiment d’une urgence. Elle s’est vue seule, vieille fille. Elle a eu peur. Croyez moi, il fallait qu’elle se marie ». « Alors dans la naïveté de son esprit scientifique, elle s’est persuadée que pour trouver cet animal rare (le prince charmant), il fallait s’adresser à des spécialistes, de bons spécialistes. Une agence matrimoniale ! »[6]

De son côté Jérôme est musicien, violoniste, altiste, professeur de musique. Pour Magali c’est parfait : « la scientifique et le musicien. Nos enfants seront élevés dans un univers de rêve… »[7] Jérôme sortait d’une déception sentimentale, l’agence matrimoniale, c’était pour avoir des enfants. « Avec elle, j’ai voulu construire une vie parce qu’elle avait le même objectif de mariage que moi, le même désir d’avoir un enfant très vite. C’était la perspective d’être père dans un bref délai, de tourner une page dans ma vie… »[8] Mais, à la différence de Magali, Jérôme est capable d’avouer ce qui ne va pas : « Je suis double, impulsif. Oui, Lubin s’est cogné à la porte, oui comme il se débattait beaucoup quand je lui mettais du collyre, je lui plaquais ma main droite sur les deux genoux… Comme je n’arrivais pas à maîtriser son bras gauche, il se mettait les doigts dans l’œil ou dans la figure. Bref il gênait l’opération. » Jérôme veut éduquer cet enfant à peine né, le dresser. Pour lui aussi, comme pour Magali, Lubin est l’enfant du seul idéal, son corps n’a pas de réalité. Son prénom même signifie Amour, symbolique oblige !

Pour Magali, Lubin ne peut aller mal, s’il ne va pas bien, est-ce encore lui ? « J’avais envie de le prendre dans mes bras, le tenir contre moi. Je n’ai pas osé, je ne le reconnaissais pas. Elle ne peut donc pas non plus reconnaître son implication dans ce qui s’est passé : « Lubin ! Dis quelque chose, pleure si tu veux… Mais pas ce geignement ! » « Ranimer Lubin ? Ça veut dire quoi ? Il s’est évanoui ? Qu’est ce qu’il a mon bébé ? » « Mon bébé battu, cassé, fracassé, par qui ? »

Lubin mort, chacun a repris son chemin, et comme ce qui avait présidé à leur manière de « faire couple » n’était qu’un idéal hors sens, une immense énigme lui sert de linceul. Elle est le vide du trop de symbolique et le réel de son envers. Trop de symbolique, car au-delà du choix de l’agence matrimoniale comme provocatrice de rencontre, c’est dans l’Autre, dans le semblant qu’elle s’est produite. Semblant qui avait momentanément tenu le réel à distance : pas de « scène ». Inéliminable, son envers donc, il réapparait et révèle la structure même de la faille trop bien masquée.

[1]  Lacan J., « Petit discours à l’ORTF », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 225.

[2]  Ibid.

[3]  Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1994, p. 468.

[4]  Guillemot M. avec Clerc L., Moi qui n’ai pas tué mon fils. L’affaire Lubin, Paris, Grasset et Fasquelle, 2002.

[5]  Ibid.

[6]  Ibid., p. 64.

[7]  Ibid., p. 97.

[8]  Ibid., p. 113.

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