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Faire couple dans la mort, à propos des double-suicides à l’âge Romantique par Deborah Gutermann-Jacquet

Auteur : 11/10/2015 0 comments 1023 vues

L’âge romantique, qui éclôt avec les Confessions de Rousseau (1788) et s’éteint avec la parution de Madame Bovary (1856), est marqué par l’obsession du couple. La norme de la conjugalité bourgeoise s’impose avec le code Civil de 1804 et sacralise le foyer, tandis que le célibat n’est plus seulement suspect, il devient un repoussoir dont les physiologies dressent le portrait ironique. Le XIXe siècle s’affirme comme le temps du deux, un deux biface, qui porte d’un côté la marque tyrannique de la famille nucléaire bourgeoise, et de l’autre celle du Romantisme qui en sape les bases et ne porte aux nues que ce qui mine le deux – en exaltant l’amour impossible ou malheureux –, ou ne l’idéalise que dans sa valeur transgressive – avec les amours philadelphes, incestueuses. Né dans la bourgeoisie et destiné à la bourgeoisie, le Romantisme en incarne la face noire. Il est la voie par laquelle le désir inconscient, interdit, non-dit se manifeste. René, le roman éponyme de Chateaubriand apparaît très vite comme le manifeste de la génération perdue qui s’épanouit aux lendemains des guerres napoléoniennes. Les symptômes de l’anomie romantique sont multiples, nous ne prendrons ici qu’un exemple caractéristique : celui des double-suicides et de leur mise en scène dans la Gazette des tribunaux, journal de « jurisprudence et de débats judiciaires » qui donne une large place dans ses colonnes aux récits des faits divers. Au sein de ceux-ci, les suicides par amour et les double-suicides d’amants prennent une ampleur tout à fait nouvelle aux lendemains de 1830 et de la Bataille d’Hernani qui consacre la victoire du Romantisme[1]. Si ces suicides sont relatés avec une fréquence plus grande, il s’agit d’un choix éditorial, constituant un miroir déformant de la société plus qu’un reflet fidèle de la société – dans laquelle les suicides pour causes matérielles sont majoritaires – qui serait gagnée par la maladie de Werther. Quoiqu’il en soit, celles et ceux qui ont commis un suicide romantique existent bien et témoignent de la volonté délibérée de faire couple dans la mort.

Tous les double-suicides romantiques ne sont cependant pas liés à l’amour. Le plus célèbre d’entre eux, survenu en 1832, est celui de deux jeunes artistes incompris, Victor Escousse et Auguste Lebras, l’un âgé de quinze ans, l’autre de vingt. « Poètes Lamartiniques », ils se sont donné la mort au lendemain de l’échec de la représentation de leur drame, Raymond. Le retentissement de ce double-suicide tient à la jeunesse des protagonistes ainsi qu’à leurs motivations. Escousse évoque ainsi sa faiblesse, sa lassitude chaque jour plus forte, dans la note qu’il laisse pour expliquer son geste et qu’il demande aux journaux de reproduire. À partir de cette date, non seulement le nombre de suicides rapportés est de plus en plus important, mais, chose nouvelle en 1834, dès qu’il est possible, la Gazette des tribunaux publie les lettres ou vers laissés par les défunts. Elle contribue ainsi à une mise en scène romantique du suicide.

Comme dans le cas de ces deux acolytes, la Gazette des tribunaux relate également des suicides « mutuels » commis par des amis proches, des frères ou des sœurs, à l’image d’Émile et Frédéric Rouquette en octobre 1838[2] ou encore des sœurs Robinson, âgées de 19 ans. Abandonnées par deux hommes mariés, elles se précipitent dans la Tamise[3]. Lorsque les deux protagonistes sont de même sexe mais ne sont pas du même sang, les journalistes mettent en avant la simultanéité du geste mais tentent d’exclure toute équivoque qui en ferait également un suicide d’amour.

Le 18 août 1834, un double-suicide « d’une espèce particulière » est ainsi rapporté par les rédacteurs de la Gazette. Deux jeunes lyonnais se « sont empoisonnés » : « On a trouvé dans un pré les corps inanimés de ces deux malheureux se tenant enlacés l’un à l’autre ». Les suicides et double-suicides les plus fréquemment évoqués dans la presse juridique sont plutôt ceux qui mettent en scène des amants – de sexe différent, s’entend. Le motif de la mésalliance et du mariage empêché, thème au coeur du roman Indiana de George Sand (1832), est souvent sollicité dans le journal. Un tel cas est relaté le 23 août 1834. Euphrosine Lemoine est contrainte par son père d’épouser le sieur B… et d’oublier l’ébéniste dont elle était éprise. Ce dernier réapparaît dans la vie de la jeune femme qu’il n’a pu oublier, ils fuient ensemble, mais sont pourchassés par le mari : « Toutes ces tribulations jetèrent Euphrosine et son amant dans le désespoir ; (…) ils prirent la funeste résolution de terminer leur existence et de mourir ensemble. Ils louèrent un cabinet rue Trouvée, dans la maison même où ils s’étaient vus la première fois de leur vie ; ils y apportèrent de la paille et un matelas ; ils fermèrent avec soin toutes les ouvertures ; et après avoir fait tous les préparatifs de mort, ils se placèrent sur un grabat, où le portier les trouva le lendemain morts par asphyxie et enlacés dans les bras l’un de l’autre. Avant de mourir, l’un d’eux avait dessiné sur le mur, avec du charbon, deux cœurs enflammés, et au-dessous on lisait cette inscription : Ils s’étaient juré un amour éternel ; la mort, l’effroyable mort les trouvera réunis[4]

Les mises en scène de double-suicides suivent toutes le même schéma : corps enlacés, volonté d’être enterrés ensemble, mise en évidence d’une inadéquation entre l’amour et la société. L’union dans la mort semble donc symboliser une mise à égalité des amants qui partagent une même conception de l’amour comme de l’honneur et s’en font un sort commun tandis qu’ils revendiquent, dans le même temps, une sensibilité exacerbée.

Le mal du siècle, qui aurait ainsi touché les lecteurs de René comme la génération du héros, du fait de son inscription littéraire, a encouragé le procès qui était fait à la littérature criminogène. Dénoncer les souffrances d’une jeunesse dont il était de notoriété publique qu’elle n’était que gagnée par une mode est devenu un lieu commun. Cette évidence a, semble-t-il, oblitéré la réalité d’une souffrance qui s’est emparée du motif littéraire pour s’extérioriser, et a conduit à la minimiser. Les paroles de ces acteurs, qui ont choisi de se donner la mort, ne peuvent être réduites à une seule épidémie consécutive du mal du siècle, sauf à nier la spécificité de leur geste et de leur être. Les suicides d’amants illustrent ainsi, de manière paradigmatique, comment les assignations à la norme bourgeoise du couple peuvent être douloureusement vécues.

[1] Un chapitre est consacré à ces suicides romantiques dans l’ouvrage de Déborah Guttermann-Jacquet, Les Équivoques du genre, devenir homme et femme à l’âge romantique, Paris, PUR, 2010.

[2]  La Gazette des tribunaux, 3 octobre 1838.

[3] ] Id., 30 octobre 1840.

[4] Id., 23 août 1834.

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