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Faire couple avec un robot, entretiens avec Laurence Devillers et Jean-Claude Heudin

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1063 vues

Un robot anthropomorphisé : le compagnon idéal en 2050 ?

La science et l’intelligence artificielle ont fait couple pour produire des robots capables de lire nos émotions, de communiquer et de pallier certains de nos handicaps physiques. Pour répondre à la question « peut-on faire couple avec un robot ? », nous avons interviewé deux chercheurs ; un homme et une femme.

Laurence Devillers est professeure en Sorbonne et chercheure au LIMSI-CNRS, laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur.

Peut-on faire couple avec un robot ?

Je n’ai pas comme objectif de recherche que le robot fasse « couple » avec les humains mais qu’il soit un assistant compagnon. Nous travaillons au LIMSI sur le projet Roméo2 avec la société Aldebaran, dont le but est de concevoir un grand frère de Nao qui assisterait les personnes âgées.

Pourquoi construire une machine capable de communiquer ?

La robotique sociale propose une approche de la communication centrée sur la transmission d’informations mais aussi sur la création de lien social. Nous menons dans mon équipe des recherches sur l’interaction parlée et la détection des émotions. Cela consiste à reconnaître les états sociaux et affectifs dans la parole des humains, à raisonner sur ce qui a été dit et comment cela a été dit et à créer un dialogue homme-machine adapté au comportement du locuteur, à ses émotions et comportements sociaux. Ces travaux amènent à des interrogations sur ce que l’on peut attendre comme relations avec de telles machines. Ces réflexions sont menées avec des philosophes, psychiatres, socio-linguistes, notamment d’un point de vue éthique.

Comment vous est venue l’idée de programmer une machine avec des compétences affectives ?

Je me suis intéressée au domaine de l’informatique affective afin de doter la machine de programmes d’interprétation des comportements émotionnels permettant d’améliorer la communication avec les humains. Rosalind Picard, qui travaille au MIT sur l’affective computing, insiste sur l’importance de la reconnaissance des émotions pour les relations interpersonnelles et sur les effets de cette perception pour les robots. On interprète à partir de la façon dont la personne a interagi, par exemple si elle fait une moue en disant « je suis d’accord avec vous », la machine pourra déduire que la personne semble gênée et n’est peut-être pas d’accord. Tous ces signes audiovisuels qui ponctuent l’interaction, sont utiles pour la compréhension et intègrent différents niveaux émotionnels et sociaux.

Quelles sont les applications ?

Des applications médicales, comme aider des personnes ayant des pathologies liées au stress,/ :la machine peut aider à mieux gérer ses émotions… L’équipe de Rosalind Picard utilise une Prothèse pour la compréhension socio-émotionnelle (emotional-social intelligence prosthesis), permettant à l’autiste de surveiller ses réactions faciales afin qu’elles soient significatives pour d’autres personnes… On s’intéresse donc à la personnalité du point de vue comportemental. Chez les personnes âgées, des robots pourront, par exemple, aider dans la vie de tous les jours comme récupérer un objet haut placé mais aussi parler quand la personne se sent seule, prévenir en cas de problème… grâce à l’interactivité.

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Entretien avec Jean-Claude Heudin, professeur titulaire, directeur du laboratoire de recherche de l’IIMM, institut de l’internet et du multimédia –/- Léonard de Vinci (Paris la Défense).

Peut-on faire couple avec la créature ?

Une créature artificielle, comme un robot ou une intelligence artificielle, est un objet expérimental que nous mettons en relation avec des utilisateurs humains afin de créer un lien basé sur l’empathie. Ma motivation, en créant de tels artefacts, est la recherche des modalités d’interactions homme-machine en se basant sur notre tendance naturelle, en tant qu’espèce sociale, à interagir avec tout ce qui nous entoure, y compris les objets et les animaux, comme s’ils faisaient partie du groupe. L’écriture humanoïde tient compte des comportements humains sur le plan verbal et non-verbal. Toutefois, de mon point de vue, il faut que la créature revendique son artificialité pour ne pas tromper l’utilisateur.

Une créature artificielle serait-elle la partenaire idéale ?

Cette histoire d’altérité idéale est liée au fantasme particulièrement masculin d’inventer un double parfait, illustré par le mythe de Pygmalion. D’ailleurs, beaucoup d’hommes furent à l’origine de ces recherches, ce qui n’est plus forcément le cas aujourd’hui. L’androïde féminin est une forme de transgression, en particulier des interdits religieux.

Comment est-ce que cela fonctionne ?

On a compris qu’il faut élaborer des créatures crédibles, à la personnalité riche et réaliste. En ce qui concerne le langage naturel, l’une des plus anciennes expérimentations a été conduite par Joseph Weizenbaum, un chercheur du MIT dans les années 70, influencé par la psychanalyse de Rogers.

Ce type d’expérience montre des comportements souvent trop attendus. Dans ma recherche, la créature artificielle est dotée de multiples personnalités qui dialoguent entre elles, un peu comme des « petites voix dans la tête ». L’utilisateur vient perturber cet écosystème. Deux options s’offrent : soit on laisse tout le monde s’exprimer dans le désordre et on arrive à une architecture « schizophrénique » conduisant à une forme de comportement incohérent ; soit on essaye à l’inverse d’ordonner, au risque d’aboutir à des comportements trop prévisibles, sans surprise. Je travaille actuellement à maintenir la dynamique des comportements entre ces deux extrêmes en utilisant un métabolisme émotionnel qui viendrait réguler ce chaos.

Interviews réalisées par Renée Adjiman

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