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Faire couple avec un chapeau Par François Ansermet

Auteur : 09/09/2015 0 comments 2717 vues

 

Oliver Sacks est mort à New York le 30 août 2015 des suites d’un mélanome oculaire avec des métastases hépatiques. Dans The New York Times du 19 février 2015, il avait annoncé sa situation sous le titre « My own life »[1] – le même que celui donné par David Hume à sa courte autobiographie testamentaire rédigée en un seul jour d’avril 1776. C’est déjà Hume qu’il avait cité à propos du Marin perdu, ce patient « prisonnier d’un moment unique de son existence… avec un fossé… d’oublis tout autour »[2]. Cet homme, pour lequel le temps s’est arrêté, ne pourra jamais dire comme Sacks ce qu’il a goûté de la vie avant sa maladie

Mais il ne s’agit pas de comparer. Pour Sacks d’ailleurs – qui revendiquait, non sans humour, pour lui même, le record de la plus longue psychanalyse en cours (45 ans) –, aucun patient ne ressemble à un autre. Chacun est unique, différent. Il sait les rencontrer au-delà de leur déficit, s’intéressant plutôt aux bizarreries qui les affectent, aux traits de singularité qui les caractérisent. Comme le Dr P., qui souffre d’une agnosie visuelle, prenant des objets pour des visages et des visages pour des objets, ce qui lui fait attraper la tête de sa femme lorsqu’il veut saisir son chapeau.

Ce qu’il en déduit, c’est une série de non-rapports : pas de superposition entre structure et fonction, pas de traduction d’un registre à l’autre, pas d’analogie – ces dimensions ne font pas couple, contrairement à ce que veulent prétendre les sciences cognitives actuelles qui selon Sacks « souffrent d’une agnosie fondamentale analogue de celle du Dr P »[3].

Sacks laisse volontairement irrésolue la question de ce que l’on peut inférer d’un champ à l’autre, rejoignant d’une certaine manière l’assertion stupéfiante de Claude Bernard, qui fait d’ailleurs aussi référence à la musique, si présente dans l’œuvre de Sacks : « On ne ramènera jamais les manifestations de notre âme aux propriétés brutes des appareils nerveux, pas plus qu’on ne comprendra de suaves mélodies par les seules propriétés du bois ou des cordes du violon qui sont nécessaires pour les exprimer »[4].

 

[1] http://www.nytimes.com/2015/02/19/opinion/oliver-sacks-on-learning-he-has-terminal-cancer.html?_r=0

[2] Oliver Sacks. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Point, Seuil, Paris, 1988, p.48

[3] Ibid, p.38

[4] Claude Bernard, Lettres beaujolaises, Villefranche en Beaujolais, Editions du Cuvier, 1950 (Lettre à Mme Raffalovich)

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