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Faire couple avec sa trouvaille par Laurent Dupont

Auteur : 08/09/2015 0 comments 2251 vues

 

Je travaille dans une équipe mobile de psychiatrie. À ce titre, je vais à la rencontre de personnes qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent ou ne souhaitent pas se déplacer vers un lieu de soin. Notamment, ces jeunes qui s’isolent avec pour partenaire leur ordinateur. Alertés par un parent, un voisin, l’école ou un généraliste, nous proposons à ces jeunes un rendez-vous. Peu acceptent et ceux qui le font n’ont aucune demande, aucun symptôme revendiqué. Au Japon, ils sont appelés « Hikikomori »[1]. En France, on a un peu trop vite l’idée qu’ils font couple avec leur ordinateur. Ce n’est pas si simple.

Ce dont témoignent ces jeunes que j’ai pu rencontrer (majoritairement des garçons, mais pas que), c’est d’une mise à distance radicale du corps de l’autre. « Dans la sublimation, la pulsion est inhibée quant au but, elle élide le but sexuel »[2]. Il y a quelque chose de cela dans la position de ces sujets rattrapés par la puberté, un objet qui tente de localiser, chiffrer la jouissance et le rapport au corps de l’autre pour produire « un terrain nettoyé de la jouissance »[3]. C’est-à-dire élider le rapport sexuel qu’il n’y a pas. Pour ces jeunes, pas de symptôme, le corps ne semblerait pas convoqué au rendez-vous de la puberté.

Mais ce n’est pas l’ordinateur qui est la sublimation en tant que tel. C’est « avec »[4] l’ordinateur. Cet avec auquel Lacan fait un sort. L’ordinateur est une lathouse bien-sûr, et l’on ne sait pas qui de l’objet ou du sujet est branché. Mais il est surtout un moyen. Tel sujet devient un spécialiste de la théorie des cordes et communique sur des forums 24 heures sur 24 avec le monde entier. Pour cela, il a appris l’anglais via Youtube. Telle jeune fille échange avec des personnes différentes sur des mangas très spécifiques, elles se retrouvent ensuite pour des événements précis, dans des costumes (cosplay) et jouent des rôles bien définis. Elle précise : « ce ne sont pas des déguisements, c’est un autre être ». Il y a une mise en scène du ce n’est jamais ça, les êtres qui se rencontrent sont du semblant. C’est un jeu, il n’y a pas de sexualité – « ça ne sert à rien » dira-t-elle. Dès l’événement terminé, elle réintègre sa chambre.

Le point commun de tous ces jeunes est qu’ils sont déscolarisés ou en voie de l’être. Le savoir qu’ils recherchent n’est plus dans un lieu Autre, détenu par un Autre chargé d’une supposition de savoir. L’école apparaît plutôt comme le lieu d’un savoir dé-su ; il y a une déception quant au savoir scolaire. Le savoir est délocalisé dans des millions de petits autres et se constitue de l’échange permanent, nécessitant une attention de tous les instants. C’est avec cela qu’ils font couple. Là, il y a une jouissance in-sue.

Un autre veut devenir champion de Starcraft, un jeu de stratégie en ligne dont il existe une ligue professionnelle mondiale avec des prize-money exorbitants, sponsorisée par des entreprises japonaises ou coréennes. Pour cela il doit jouer énormément, regarder des parties de champions en ligne et voir ce que l’on appelle le métagame, c’est-à-dire l’ensemble des stratégies et des méthodes qui résultent de la seule expérience des joueurs. Finalement, c’est ce que font tous les champions d’échec.

C’est lui qui me dira : « Je n’ai pas besoin d’une copine. Mes potes en ont une, c’est que des galères, ils n’ont plus de vie, c’est l’horreur. » Lui il a une vie. Un terrain qu’il vit nettoyé de la rencontre avec l’autre sexe. Il pense ainsi parer à l’horreur du trou du non rapport sexuel.

Ainsi, l’ordinateur est comme la daphnie dont parle Lacan[5], il est un bord qui renferme un objet, objet a de savoir, savoir qui s’invente dans l’instant, avec des millions d’autres, et c’est cela qui fait jouir le jeune homme ou la jeune fille, à l’abri du rapport impossible avec l’autre sexe.

Pourquoi pas. Faire couple avec sa trouvaille, n’est ce pas ce que tout parlêtre essaie sans cesse de faire ?

[1] Voir, sur ce sujet, l’article formidable d’Esthela Solano-Suarez, « Le refus des Hikikomori », La Lettre Mensuelle, n° 326, mars 2014, p. 18.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 221.

[3] Ibid., p. 225.

[4] Ibid., p. 221.

[5] Ibid., p. 232-233.

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