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Faire couple à cinq ans, par Marie-Hélène Brousse

Auteur : 05/11/2015 0 comments 2289 vues

Un petit garçon de cinq ans entre en dernière année de maternelle dans une nouvelle école. Le lien social est à re-construire. Une petite fille se détache et entame avec lui une relation amicale. « Violette, elle est drôle. Elle dit que la reine des Neiges, c’est nul. Elle est terrible ! » Puis au terme d’un mois, il a ce dialogue avec sa mère au retour de l’école.

« J’ai quelque chose à te dire. J’ai une amoureuse. »

« Ah, c’est qui ? Violette ? »

« Mais non pas du tout. Je te dis que j’ai une amoureuse »

« ? »

« Elle s’appelle Livia. Je l’ai choisie. Il y a un autre garçon qui porte le même nom que moi. Mais c’est moi qu’elle a choisi. »

Passent les semaines. C’est l’entente et donc le silence.

Un après-midi, de retour de l’école, il s’adresse ainsi à sa mère :

« Mauvaise journée. »

« ? »

« Livia m’a dit qu’elle n’était plus mon amoureuse, que je n’avais qu’à en prendre une autre. Tu sais quand elle m’a dit ça, je suis parti en lui tournant le dos parce que j’avais une larme qui coulait. Elle m’a menti, elle m’avait dit qu’on resterait ensemble pour toujours.»

Quelque temps plus tard :

« J’ai une nouvelle amoureuse. C’est Violette. Elle m’a dit : « Viens par là » et elle m’a fait un bisou mais on ne s’est pas encore dit qu’on allait se marier pour toujours.»

Tout y est, sur le mode accéléré de l’enfance : le couple, un amoureux, une amoureuse ; l’élection amoureuse, le nom, le bonheur dans le même, les larmes dans la rupture, le mensonge et la tromperie, la déception et la blessure. Et en deçà il y a le Un, tout-seul, le Deux, éphémère et vide, le Trois, de structure : Violette, elle et lui, puis lui, elle et un autre.

Le couple n’est pas sans trois, comme le cinéma de Christophe Honoré et Xavier Dolan le mettent en scène. Mon père, à l’âge où j’apprenais l’alphabet, peinant sur le « par cœur », m’avait demandé : « Tu veux que je te raconte la plus brève histoire d’amour de la langue française ? » Sans méfiance, fascinée par ce signifiant maître, j’avais évidemment acquiescé.

« L m N, OPQ r s t »

De cette leçon de l’alphabet amoureux, j’ai appris.

– Que les histoires d’amour ont structure ternaire, que pour qu’il y ait Roméo et Juliette il faut qu’il y ait le discours qui les porte et les sépare dans un même mouvement. On pourrait aligner les prénoms à l’infini, Eloïse et Abélard, Dante et Béatrice, Tristan et Isolde, Guenièvre et Lancelot… L’amour c’est qu’on se raconte, c’est comme ça qu’on se raconte, qu’on se la raconte. L’amour ne peut pas ne pas être une histoire, qui mobilise toutes les ressources du discours, amoureux, qu’a écrit Roland Barthes. L’amour est l’ivresse du sens prêté à l’événement qui ébranle le corps. Il ne peut y avoir d’amour que des corps parlants.

– Que toujours une place vide est nécessaire. Que l’amour étant, comme le dit Lacan, une métaphore, il n’y a pas moyen d’échapper à la substitution donc à la chute et à une perte.

– Que par conséquent toutes les histoires d’amour finissent. Mal en général, comme chantaient les Rita Mitsuko. La séparation est inscrite sur le billet d’entrée. Le couple est une façon de transformer, grâce à cette modalité rêvée du temps qu’est l’éternité, l’éphémère et le contingent de ce qui dans le monde animal s’appelle l’accouplement, en un lien durable et nécessaire. En quoi il s’avère que le langage est l’étoffe dont sont faits les amours humaines, « Amours imaginaires » titre Xavier Dolan, tentatives toujours ratées, magnifiquement, délicieusement, divinement ou maladroitement ou salement ratées.

Le couple, ce ratage exquis, l’accouplement, cette réussite hors sens.

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